Le projet i-Police devait être l'emblème de la modernisation numérique de la police belge. Une plateforme centralisée, des outils modernes, une meilleure gestion des données, une administration plus efficace. Sur le papier, c'était une transformation digitale tout à fait classique. En Belgique, c'est désormais une information judiciaire ouverte par le parquet de Bruxelles pour détournement de fonds publics, favoritisme et prises illégales d'intérêts.

Selon les éléments rapportés par RTL Info, Le Vif et plusieurs autres médias belges, les enquêteurs s'intéressent aux conditions dans lesquelles certains marchés publics du projet auraient été attribués, ainsi qu'à de possibles conflits d'intérêts impliquant plusieurs acteurs du dossier. Le périmètre exact des soupçons reste, à ce stade, confidentiel — l'instruction est en cours.

😏 Côté cynique
En Belgique, même les logiciels finissent par avoir besoin d'un avocat avant leur mise en production.

Plusieurs dizaines de millions d'euros

Le projet i-Police représente plusieurs dizaines de millions d'euros d'investissements publics depuis son lancement. Son objectif était ambitieux : unifier et moderniser les outils numériques utilisés par les services de la police fédérale et de la police locale. Une telle plateforme implique des choix techniques complexes (architecture, sécurité, interopérabilité), des contrats avec des éditeurs majeurs et des intégrateurs, et des décisions qui engagent l'administration pour une décennie.

Selon les éléments rapportés par la presse belge, les soupçons portent notamment sur d'éventuels mécanismes de favoritisme dans l'attribution de certains contrats, et sur des relations jugées problématiques entre des décideurs publics et des prestataires privés. Le terme de « prise illégale d'intérêt » apparaît précisément lorsque la frontière entre celui qui décide et celui qui bénéficie devient trop confortable.

Une constante presque universelle

L'affaire i-Police rappelle une constante presque universelle : les grands projets numériques publics constituent un terrain particulièrement fertile pour les dérives. Les budgets sont élevés, les procédures complexes, les spécifications techniques difficiles à comprendre pour le grand public, et les délais souvent extensibles. Dans cet environnement, le contrôle démocratique devient aussi transparent qu'un manuel SAP traduit en ancien flamand.

La liste des dossiers européens comparables est longue : le système informatique du tribunal administratif allemand, la plateforme numérique du système de santé britannique (« NHS NPfIT », abandonné après des milliards de livres dépensés), plusieurs systèmes scolaires numériques nationaux. À chaque fois, les mêmes causes produisent les mêmes effets : sous-évaluation initiale du budget, surévaluation des spécifications, fournisseurs en position dominante, et — assez souvent — des relations personnelles entre décideurs publics et conseils privés.

Police belge à Bruxelles
Photo : Wikimedia Commons — Véhicule de la police belge à Bruxelles. Le projet i-Police visait à unifier les outils numériques de la police fédérale et de la police locale belges. Son budget et son périmètre exact n'ont jamais été entièrement publiés.

La défense des autorités

Les autorités concernées contestent naturellement toute irrégularité « établie » à ce stade. Et c'est juridiquement correct : l'ouverture d'une information judiciaire ne signifie pas qu'une infraction a été démontrée. Les enquêteurs devront vérifier les procédures, les contrats, les flux financiers et les éventuels liens entre intervenants. Le travail prendra probablement plusieurs mois, voire plusieurs années.

Mais politiquement, le simple fait que la justice examine un programme destiné à moderniser la police produit déjà un effet désastreux. La population accepte difficilement qu'un projet financé par ses impôts puisse générer davantage de soupçons que de résultats visibles. Quand l'institution censée garantir l'État de droit se retrouve impliquée dans un dossier d'irrégularités présumées sur ses propres marchés publics, le coût en confiance institutionnelle est élevé.

Le contexte belge

L'affaire i-Police n'arrive pas dans un vide. La Belgique a connu, ces dernières années, plusieurs dossiers majeurs autour de marchés publics : le Foyer Anderlechtois (logement social), l'affaire ING/Reynders (banque et politique), le port d'Anvers (douanes). Les structures politiques fédérale, régionale et communale belges — historiquement complexes, multi-niveaux et coalitionnelles — créent un environnement où les responsabilités sont diffuses et où le contrôle réel peut se diluer entre niveaux administratifs.

😏 Côté cynique
Quand un projet de modernisation policière nécessite une enquête judiciaire pour être compris, le mot « transparence » commence à perdre sa lettre initiale.

Ce qu'il faut retenir

Le projet i-Police fait l'objet d'une information judiciaire — première étape d'instruction qui n'établit aucune infraction. Les autorités et personnes éventuellement visées bénéficient pleinement de la présomption d'innocence. Les éléments factuels (existence du projet, ordre de grandeur du budget, ouverture de l'information judiciaire) sont publics et documentés par la presse belge.

Au-delà du cas i-Police, le dossier illustre la vulnérabilité structurelle des grands projets IT publics. La technologie change tous les cinq ans ; la gouvernance, elle, change rarement. Et tant que les contrôles externes sur ce type de marchés (Cour des comptes, parquet, médiateurs sectoriels) interviendront après coup plutôt qu'en amont, les mêmes histoires continueront de se répéter, projet après projet, dans des pays différents.