La Belgique a parfois le chic pour produire des scandales à la fois très locaux et très européens. L'affaire Didier Reynders en est un modèle du genre : un ancien ministre belge, ancien commissaire européen à la Justice, des dépôts en liquide, des transferts liés à la Loterie nationale, une banque accusée d'avoir signalé trop tard, et un règlement à 1,6 million d'euros. Un dossier où la conformité bancaire semble avoir fonctionné comme certains trains belges : elle arrive, mais il vaut mieux ne pas regarder l'horaire.

Le 5 mai 2026, Reuters a rapporté qu'ING avait accepté de payer 1,6 M€ pour solder une enquête belge pour blanchiment liée à des transactions impliquant Reynders. Le parquet de Bruxelles a indiqué que les éléments du dossier confirmaient une possible complicité d'ING Belgique dans des faits de blanchiment, en ligne avec les constats de la Banque nationale de Belgique. Les charges contre la banque ont été abandonnées après le règlement. ING n'a pas reconnu de culpabilité.

Le montant peut paraître modeste au regard des grandes affaires bancaires internationales. Mais il correspond, selon Reuters et Belga, au maximum autorisé dans ce cadre transactionnel par le droit belge. Le chèque semble léger non pas par générosité réglementaire, mais parce que le plafond légal est bas. La Belgique découvre ici un paradoxe classique : on veut sanctionner fort, mais la caisse enregistreuse juridique est réglée sur format boutique.

😏 Côté cynique
Quand l'ancien commissaire européen à la Justice se retrouve dans une affaire de blanchiment présumé, même les communiqués institutionnels hésitent entre gravité et migraine.

700 000 € en liquide et des tickets e-Lotto très réguliers

Selon Follow the Money, Le Soir et plusieurs reprises de presse, l'enquête viserait notamment environ 700 000 € de dépôts en espèces effectués entre 2008 et 2018 sur un compte ING Belgique, ainsi que des transferts liés à des comptes e-Lotto. The Brussels Times rapporte que Reynders a été formellement inculpé en novembre 2025 pour blanchiment via tickets de loterie et autres infractions potentielles. Reuters indique que l'ancien commissaire nie les accusations.

Le Monde avait déjà décrit les soupçons portant sur l'usage régulier de la Loterie nationale, avec des achats fréquents de tickets et des transferts financiers qui auraient attiré l'attention des services antifraude. L'affaire est d'autant plus piquante que Reynders a autrefois exercé une tutelle politique sur la Loterie nationale lorsqu'il était ministre des Finances. Le soupçon n'est pas une condamnation. Mais symboliquement, le dossier est d'une densité remarquable.

Didier Reynders en audition au Parlement européen, 2019
Photo : Wikimedia Commons — Didier Reynders en 2019, au moment de son audition pour devenir commissaire européen à la Justice. À l'époque, il défendait l'État de droit et la lutte contre la corruption en Europe.

Cinq ans entre l'alerte interne et le signalement aux autorités

Le volet ING porte surtout sur le délai de signalement. Les banques sont tenues de surveiller les opérations suspectes, en particulier lorsqu'elles concernent des personnes politiquement exposées. Un ancien ministre, ex-commissaire européen et personnalité de premier plan n'est pas exactement un client lambda venu déposer trois billets après un vide-grenier. Selon plusieurs médias belges et Le Monde, ING aurait détecté des opérations suspectes dès 2018, mais n'aurait transmis un signalement aux autorités qu'en 2023.

😏 Côté cynique
Cinq ans pour signaler des soupçons sur une personne politiquement exposée, ce n'est plus de la vigilance renforcée. C'est de la vigilance en mode veille prolongée.

L'enquête a aussi mis sous pression la gouvernance d'ING Belgique. Reuters avait rapporté en août 2025 que la banque elle-même faisait l'objet d'une enquête. Le Monde évoquait alors une crise judiciaire impliquant plusieurs dirigeants de la banque, avec des interrogations sur la manière dont les alertes internes avaient été traitées et sur une éventuelle protection accordée à un client très influent. ING a affirmé coopérer avec les autorités et renforcer ses contrôles.

Le précédent à 775 millions chez ING Pays-Bas

La banque a un passé déjà lourd en matière de conformité. En 2018, ING avait accepté de payer 775 millions d'euros aux Pays-Bas pour mettre fin à une enquête sur de graves manquements anti-blanchiment. Le groupe avait alors reconnu des défaillances dans ses contrôles. Ce passé rend le dossier belge encore plus embarrassant. Quand une banque a déjà payé une sanction historique pour défauts anti-blanchiment, chaque nouvel épisode similaire ressemble moins à une surprise qu'à une rechute.

Le parquet de Bruxelles a expliqué que le règlement ne signifiait pas admission de culpabilité par ING. C'est la formule habituelle des transactions pénales : la banque paie, les poursuites tombent, la responsabilité pénale n'est pas formellement établie par un jugement, et tout le monde peut théoriquement reprendre sa journée. Le public, lui, retient surtout qu'une banque paie le maximum légal pour éviter un procès dans une affaire de blanchiment liée à un ancien très haut responsable européen.

Ce qu'il faut retenir

Le cas illustre une faiblesse structurelle de la lutte anti-blanchiment : les obligations existent, les logiciels existent, les équipes compliance existent, mais tout repose encore sur la capacité à agir vite lorsque les signaux apparaissent. Les personnes politiquement exposées posent un problème particulier — entre relation client, présomption d'innocence et risque de devenir la machine à laver silencieuse de fonds d'origine douteuse. Cet équilibre est difficile. Mais cinq ans de délai entre alerte et signalement, si confirmé dans ces termes, ressemble moins à un équilibre qu'à une chute dans le confort.

Reynders n'était pas un élu municipal inconnu. Il représentait la Belgique au sommet de l'Union européenne et supervisait notamment les sujets de justice, d'État de droit et de corruption. Si les faits reprochés étaient établis, l'impact symbolique serait très lourd pour la crédibilité européenne. Si la banque a tardé à signaler, l'impact serait aussi lourd pour la crédibilité du système anti-blanchiment belge.

À ce stade, Didier Reynders nie les accusations et bénéficie de la présomption d'innocence. ING a réglé le volet qui la concernait sans admission de culpabilité. L'enquête principale suit son cours. Mais l'affaire a déjà produit une leçon : la conformité n'est pas seulement une question de procédures, c'est une question de courage institutionnel face aux clients puissants.