À Bruxelles, le logement social n'est pas une politique parmi d'autres : c'est, dans une région frappée par une crise du logement persistante, la différence entre survie budgétaire et précarité durable pour des milliers de ménages. Le Foyer Anderlechtois, qui gère environ 3 800 logements, est l'une des plus grosses sociétés de logement social de la capitale. C'est précisément pour ça que les soupçons documentés par l'émission Pano (VRT) et relayés par BX1 font autant de bruit.

Selon les éléments rapportés par BX1, les journalistes ont eu accès à des centaines de messages, y compris vocaux, suggérant que Lotfi Mostefa, président du Foyer Anderlechtois et également échevin du Logement à Anderlecht, aurait exercé une influence personnelle sur l'attribution de logements sociaux. Safouane Akremi, ancien président de la SLRB (Société du logement de la Région de Bruxelles-Capitale, censée contrôler ces attributions), est également cité dans le dossier.

😏 Côté cynique
Dans le logement social bruxellois, la file d'attente est longue. Certains messages, eux, paraissent aller plus vite que les dossiers.

Le contexte : un comité jugé illégal en 2026

Le scandale ne sort pas d'un vide institutionnel. Dès mars 2026, BX1 rapportait qu'un comité de dérogation du Foyer Anderlechtois avait été jugé « illégal » par la SLRB. Depuis 2021, une partie des attributions passait par ce comité restreint, censé traiter les situations urgentes et exceptionnelles. Problème : selon la SLRB, ce comité ne figurait pas dans les statuts de la société et n'avait donc pas de valeur légale. La SLRB avait demandé que les dérogations repassent par les organes officiels — conseil d'administration ou comité de gestion.

Quand un comité « n'existe pas dans les statuts mais existe dans la pratique », on a soit affaire à de la souplesse administrative, soit à une porte latérale avec poignée politique. La SLRB a tranché pour la seconde lecture en mars. L'enquête Pano de mai 2026 lui donne une coloration nettement plus pénale.

Quatre dossiers au parquet

Après le reportage Pano, le parquet de Bruxelles a ouvert un quatrième dossier. Trois enquêtes étaient déjà en cours, dont une instruction judiciaire. L'OCRC (Office central pour la répression de la corruption) mène désormais le nouveau volet. Lorsque l'OCRC arrive dans un dossier de logement social, le problème dépasse, généralement, le malentendu de guichet.

La réponse politique a été immédiate. Plusieurs partis ont réclamé une commission d'enquête. Le MR a demandé une commission sur l'ensemble des sociétés de logement social bruxelloises. La N-VA a également réclamé une enquête parlementaire. Anders (parti néerlandophone) a menacé de quitter le gouvernement bruxellois si la commission n'était pas mise en place. Pour le président d'Anders, Frédéric De Gucht, « une commission n'est pas une option, c'est une obligation ».

Maison communale d'Anderlecht
Photo : Wikimedia Commons — La maison communale d'Anderlecht. Le Foyer Anderlechtois est l'une des plus grosses sociétés de logement social de Bruxelles avec environ 3 800 logements.

« Comme La Carolorégienne en 2005 »

Plusieurs responsables politiques ont comparé l'affaire à La Carolorégienne, scandale wallon emblématique du milieu des années 2000 dans le secteur du logement social à Charleroi. Quand une affaire bruxelloise rappelle spontanément Charleroi 2005, ce n'est jamais bon signe pour le mobilier de réunion. La comparaison signale aussi que les mécanismes structurels de ce type d'affaires — politisation des conseils d'administration, opacité des procédures, contrôles internes insuffisants — n'ont pas été pleinement résolus, vingt ans plus tard.

La défense des élus

Karine Lalieux, ministre bruxelloise du Logement, a indiqué que la SLRB lui avait assuré que « les procédures avaient été respectées » au Foyer Anderlechtois et qu'aucune décision d'attribution, mutation ou dérogation ne pouvait être prise de façon unilatérale — ces décisions devant passer par des organes collectifs. Si les procédures formelles ont effectivement été respectées, la question pour la justice sera plus subtile : ces procédures ont-elles été réellement appliquées, ou ont-elles servi de vernis sur des décisions prises informellement en amont ?

Lotfi Mostefa, de son côté, conteste les accusations et indique se tenir « à la disposition de la justice ». L'enquête judiciaire est en cours et aucune mise en examen n'a, à ce stade, été annoncée publiquement.

😏 Côté cynique
Dans certaines coalitions communales, « respect des procédures » et « respect du fond » sont deux concepts cousins très éloignés.

Ce qu'il faut retenir

Lotfi Mostefa et Safouane Akremi sont visés par une enquête mais bénéficient de la présomption d'innocence. Les éléments factuels (existence des messages, ouverture du quatrième dossier, saisine de l'OCRC, comité jugé illégal par la SLRB en mars) sont publics et documentés par BX1 et la VRT. L'instruction judiciaire en cours déterminera, le cas échéant, les responsabilités pénales.

Au-delà du cas Anderlecht, le dossier pose deux questions structurelles : (1) la cohabitation entre une fonction politique élective (échevin du Logement) et la présidence d'une société de logement social — cumul fréquent en Belgique, et particulièrement à Bruxelles ; (2) la capacité des autorités de tutelle (SLRB) à exercer un contrôle effectif sur des sociétés qu'elles supervisent depuis des décennies, avec des résultats variables.