En Tunisie, une décision de conseil des ministres peut, des années plus tard, se transformer en peine de prison. Le 2 mars 2026, la chambre pénale spécialisée dans les affaires de corruption financière du Tribunal de première instance de Tunis a condamné l'homme d'affaires Marouane Mabrouk et l'ancien Premier ministre Youssef Chahed à six ans de prison ferme — accompagnés de cinq autres anciens membres du gouvernement, eux aussi condamnés à six ans.

Au cœur du dossier : la levée du gel des avoirs de Marouane Mabrouk auprès de l'Union européenne, une décision prise lors d'un conseil ministériel restreint réuni en janvier 2018. Autrement dit, ce n'est pas un sac de billets sous une table qui est jugé ici, mais un acte de gouvernement — et c'est précisément ce qui rend l'affaire à la fois spectaculaire et délicate.

800 millions de dinars d'amende

Au-delà de la prison, le tribunal a prononcé une amende de 800 millions de dinars tunisiens — environ 237 millions d'euros. Un montant colossal, à la hauteur de la fortune supposée en jeu : Marouane Mabrouk, gendre de l'ancien président Ben Ali, fait partie de ces grands noms du capitalisme tunisien dont les avoirs ont été visés par les sanctions européennes après 2011.

😏 Côté cynique
Le scénario a quelque chose de vertigineux : l'État gèle des avoirs, puis l'État les dégèle, puis l'État juge que dégeler était un crime. À ce rythme, le plus risqué dans un gouvernement n'est pas de mal décider : c'est de décider tout court, en sachant que la majorité suivante relira chaque procès-verbal avec un stylo rouge et un code pénal.

Justice ou règlement de comptes ?

C'est tout l'enjeu de ce type de dossier dans la Tunisie d'aujourd'hui. D'un côté, l'exigence légitime de rendre des comptes sur la gestion des avoirs de l'ère Ben Ali ; de l'autre, un climat politique tendu où les procès pour corruption visent souvent d'anciens responsables devenus, depuis, des opposants. Youssef Chahed, chef du gouvernement de 2016 à 2020, est aussi une figure politique. La frontière entre assainissement et instrumentalisation est, ici, particulièrement fine — et les condamnés disposent de voies de recours.

😏 Côté cynique
Dans beaucoup de pays, on juge les puissants une fois qu'ils ont quitté le pouvoir. L'astuce, c'est que « juger les anciens » et « neutraliser les rivaux » peuvent emprunter exactement le même tribunal, la même chambre spécialisée et le même réquisitoire. La justice anticorruption est une excellente chose ; encore faut-il qu'elle vise les actes, pas les trajectoires politiques.

Ce qu'il faut retenir

  • Verdict du 2 mars 2026 (chambre spécialisée de Tunis) : 6 ans de prison ferme pour Marouane Mabrouk et l'ex-PM Youssef Chahed.
  • Cinq autres anciens membres du gouvernement également condamnés à 6 ans.
  • Affaire : la levée du gel des avoirs de Mabrouk auprès de l'UE, décidée en conseil ministériel restreint (janvier 2018).
  • Amende de 800 millions de dinars (~237 M€).
  • Contexte politique tendu ; voies de recours et présomption d'innocence.

Verdict Magouilles & Compagnie

Magouille ou calomnie ? Le dossier touche au cœur d'une question difficile : peut-on transformer une décision gouvernementale en délit pénal ? Le tribunal a répondu oui, et frappé fort. Verdict provisoire : condamnations lourdes, amende spectaculaire, mais contexte politique qui invite à la prudence sur les intentions. Entre la lutte contre la corruption héritée de l'ancien régime et la tentation d'en faire une arme, la Tunisie marche, une fois de plus, sur un fil.