Il y a une ironie tunisienne que le scénario n'aurait pas osé écrire : l'homme qui a bâti sa carrière en racontant des histoires aux Tunisiens via sa télévision se retrouve condamné pour la plus vieille histoire du monde — celle de l'argent qui disparaît. Fin février 2026, la chambre pénale spécialisée dans les affaires de corruption financière du Tribunal de première instance de Tunis a condamné Nabil Karoui et son frère Ghazi à douze ans de prison, par contumace.

Nabil Karoui n'est pas un inconnu : fondateur de la chaîne Nessma TV, il fut aussi candidat à la présidentielle de 2019 — qu'il a en partie disputée depuis une cellule. Son frère Ghazi gérait les coulisses. Ensemble, ils incarnaient ce mélange très contemporain de média, de marketing et d'influence où l'on ne sait jamais très bien où s'arrête la communication et où commence la comptabilité.

Blanchiment, corruption, évasion fiscale : le triptyque complet

Le tribunal les a reconnus coupables de blanchiment d'argent, de corruption financière et d'évasion fiscale. À la peine de prison s'ajoutent des amendes dépassant 37 millions de dinars et la confiscation de leurs comptes bancaires et de leurs biens. Bref, l'État tunisien entend récupérer ce qu'il estime lui avoir été soustrait — pour peu qu'il en retrouve la trace.

😏 Côté cynique
Le génie de l'époque, c'est d'avoir compris qu'une chaîne de télévision n'est pas seulement un outil d'influence : c'est aussi un formidable brouilleur de pistes financières. Entre les budgets de production, les contrats publicitaires et les sociétés satellites, faire circuler de l'argent devient un art audiovisuel à part entière. La justice, elle, a fini par changer de chaîne.

Douze ans… pour des fauteuils vides

Petit détail qui change tout : le verdict a été rendu par contumace. Les frères Karoui ont quitté clandestinement le territoire tunisien, par voie terrestre, en août 2021, et sont depuis considérés comme en fuite. Autrement dit, la justice a prononcé douze ans fermes contre deux fauteuils vides. La peine est lourde ; son exécution, beaucoup plus théorique.

Ce n'est pas le premier démêlé de Nabil Karoui avec les juges : début 2024, il avait déjà été condamné à trois ans de prison pour avoir bénéficié de financements étrangers — plus d'un million de dollars — dans le cadre de la campagne présidentielle de 2019, avec interdiction de se présenter à une élection pendant cinq ans. Le candidat antisystème avait, semble-t-il, ses propres systèmes.

😏 Côté cynique
Condamner par contumace, c'est l'aveu poli d'une justice qui gagne le procès mais perd le prévenu. Les Karoui peuvent contester ce jugement le jour où ils reviendront ; en attendant, ils profitent de la seule liberté qui compte vraiment dans ce genre d'affaire : celle de ne pas être là. Douze ans de prison, oui — mais avec, pour l'instant, une remise de peine géographique.

Ce qu'il faut retenir

  • Condamnation (fin février 2026) par la chambre spécialisée de Tunis de Nabil et Ghazi Karoui à 12 ans de prison, par contumace.
  • Chefs : blanchiment, corruption financière, évasion fiscale.
  • Amendes dépassant 37 millions de dinars + confiscation des biens et comptes.
  • Les frères sont en fuite depuis août 2021.
  • Nabil Karoui (fondateur de Nessma TV) déjà condamné en 2024 pour financement étranger de sa campagne 2019.

Verdict Magouilles & Compagnie

Magouille ou calomnie ? Le tribunal a tranché : blanchiment et corruption retenus, peines lourdes prononcées. Mais un jugement par contumace reste un demi-aboutissement : les accusés n'ont pas été confrontés, et l'opposition reste ouverte. Verdict provisoire : condamnation sévère sur le papier, exécution suspendue à un retour improbable, fortune en partie hors de portée. Dans cette affaire, le plus dur pour la Tunisie ne sera pas de juger les Karoui : ce sera de les retrouver.