Dans la mythologie grecque, Hermès était à la fois le dieu des marchands, des voyageurs et des voleurs. On ne saurait rêver meilleur parrain pour une enquête sur la fraude à la TVA. Le 7 octobre 2026, le Parquet européen (EPPO) a lancé l'opération « Hermes » : plus de 300 perquisitions simultanées en Autriche, France, Allemagne, Italie, Malte, aux Pays-Bas, au Portugal et en Espagne, et 62 interpellations, dont 39 au Portugal, 20 en Espagne et 3 en Italie.

Le préjudice estimé pour les budgets de plusieurs États membres atteint au moins 410 millions d'euros de TVA éludée. Des ordres de saisie ont été émis jusqu'à 310 millions d'euros : comptes bancaires et parts de sociétés gelés, biens immobiliers et véhicules (dont des voitures de luxe) saisis, ainsi que des espèces et des pièces d'or pour un montant pouvant atteindre 9 millions d'euros. Rappel d'usage, que l'EPPO formule lui-même : toutes les personnes concernées sont présumées innocentes jusqu'à ce que leur culpabilité soit établie par un tribunal.

😏 Côté cynique
Des pièces d'or au XXIe siècle, à l'ère du paiement sans contact. Il faut croire que certains clients d'Hermès préfèrent encore les offrandes en métal précieux, plus faciles à glisser sous le matelas qu'à déclarer au fisc.

Un manège à smartphones

Le mécanisme présumé est un grand classique, que l'administration fiscale portugaise détaille dans son communiqué. Des téléphones portables et autres appareils électroniques sont achetés hors TVA auprès de sociétés d'autres États membres, grâce à l'exonération des échanges intracommunautaires. Ils sont ensuite revendus sur le marché national, TVA comprise et à prix cassés. Le premier opérateur, le fameux « missing trader », encaisse la taxe et disparaît sans jamais la reverser.

Les maillons suivants de la chaîne, eux, déduisent une TVA qui n'a jamais été payée. Le dernier réexpédie la marchandise vers un autre pays de l'Union et réclame au fisc le remboursement de la taxe. La boucle est bouclée, la marchandise peut repartir pour un tour. Selon l'EPPO, les sociétés intermédiaires étaient implantées en Espagne, Italie, Portugal, Autriche, France et Malte. Côté portugais, ce sont les contrôles des demandes de remboursement et le réseau d'échange européen Eurofisc qui ont mis les enquêteurs sur la piste.

Deux syndicats, une logistique partagée

La particularité du dossier tient à son organisation. Selon le Parquet européen, « Hermes » vise deux syndicats criminels présumés qui menaient chacun leur propre carrousel tout en coopérant : partage de sociétés et de marchandises, mutualisation des capacités logistiques, et circulation des produits de la fraude à travers les entreprises de l'autre groupe, dans des opérations soupçonnées de constituer du blanchiment. Les suspects auraient coordonné le tout par messageries chiffrées.

Mieux encore : l'une des branches du réseau est soupçonnée d'avoir proposé le blanchiment « en tant que service » à d'autres groupes criminels. L'économie de plateforme a manifestement fait des émules. L'EPPO relève aussi le parcours d'un suspect qui aurait dirigé un réseau de fraude à la TVA au détriment de la Suède entre 2019 et 2023. Après l'intervention des autorités suédoises et la faillite des sociétés, il se serait installé au Portugal pour y monter un schéma similaire, avec des sociétés enregistrées au nom de proches et d'associés de confiance. Le Parquet européen y voit l'illustration de la façon dont une organisation criminelle peut « se reconstituer » après une action des forces de l'ordre.

😏 Côté cynique
Faillite en Suède, redémarrage au Portugal : c'est presque un cas d'école de résilience entrepreneuriale. Les incubateurs de start-up devraient s'en inspirer, en retirant toutefois le volet « TVA évaporée ».

Le Portugal en première ligne

C'est au Portugal, et surtout dans le nord du pays, que l'opération a pris le plus d'ampleur. Selon la RTP, environ 700 inspecteurs de la Polícia Judiciária, plus de 200 agents de l'Autorité fiscale et des dizaines de militaires de la GNR ont été mobilisés. L'administration fiscale portugaise recense 180 perquisitions sur son territoire, dont deux dans des cabinets d'avocats, dans les districts de Lisbonne, Porto, Setúbal, Aveiro, Braga, Leiria et Santarém. Le préjudice pour le seul Trésor portugais est estimé à plus de 150 millions d'euros.

Les suspects, Portugais et étrangers âgés de 30 à 60 ans selon la RTP, sont soupçonnés d'association criminelle, de fraude fiscale qualifiée et de blanchiment. Après leur présentation au juge à Lisbonne, onze ont été placés en détention provisoire dans le volet principal ; les autres ont été laissés libres sous caution et obligation de pointage, selon la presse portugaise.

Admiral, Moby Dick, et nos archives

Le Parquet européen ne cache pas que « Hermes » est un épisode de plus d'une longue série. Les deux groupes auraient utilisé un mode opératoire similaire à ceux des dossiers « Admiral » (révélé en 2022, avec un préjudice estimé à 2,2 milliards d'euros) et « Moby Dick », et certaines des mêmes personnes y seraient impliquées. Dans « Moby Dick », le tribunal de Milan a condamné en première instance, le 11 septembre 2026, six prévenus à des peines de quatre à un peu plus de sept ans, avec plus de 300 millions d'euros de confiscations ; ce jugement est susceptible d'appel.

Les lecteurs de Magouilles & Compagnie connaissent la chanson : nous avons déjà chroniqué les carrousels TVA démantelés par l'EPPO dans les opérations « Money Cat », « Escape Room » et « Echo ». Changement de nom de code, changement de pays, parfois changement de marchandise. Le principe, lui, ne change pas : une taxe encaissée par une société fantôme, un remboursement réclamé par une autre, et des États membres qui découvrent l'addition des années plus tard.

😏 Côté cynique
Admiral, Moby Dick, Money Cat, Escape Room, Echo, Hermes : à ce rythme, le Parquet européen va bientôt manquer de noms de code avant que les fraudeurs ne manquent de téléphones à faire tourner.

Ce qu'il faut retenir

  • Le 7 octobre 2026, l'EPPO a mené plus de 300 perquisitions dans huit pays (opération « Hermes »).
  • 62 suspects arrêtés : 39 au Portugal, 20 en Espagne, 3 en Italie.
  • Préjudice estimé : au moins 410 M€ de TVA, dont plus de 150 M€ pour le Portugal.
  • Saisies ordonnées jusqu'à 310 M€, dont jusqu'à 9 M€ en espèces et pièces d'or.
  • Deux syndicats présumés, messageries chiffrées, blanchiment proposé à d'autres groupes.
  • Aucune condamnation à ce stade. Présomption d'innocence.

Et maintenant ?

L'enquête se poursuit dans plusieurs pays. Le montant définitif du préjudice, les biens qui seront réellement confisqués et la responsabilité pénale de chacun restent à établir. Les 310 millions d'euros annoncés sont un plafond de saisies conservatoires, pas de l'argent rendu aux budgets publics. Les 62 personnes arrêtées sont des suspects, non des condamnés : elles bénéficient pleinement de la présomption d'innocence, et il appartiendra aux juridictions nationales compétentes de trancher.

Reste une question que chaque nouveau carrousel repose avec insistance : combien de temps l'Union tolérera-t-elle un régime de TVA intracommunautaire qui permet à une marchandise de faire le tour de l'Europe en générant, à chaque passage, un remboursement d'impôt qui n'a jamais été payé ? Hermès, dieu des voleurs, peut dormir tranquille tant que le manège reste ouvert.