Il existe des sauvetages publics qui ressemblent à des décisions économiques rationnelles. Et puis il existe l'affaire Plus Ultra, où une petite compagnie aérienne espagnole quasiment inconnue du grand public s'est retrouvée propulsée au centre d'un immense débat politique, financier et judiciaire autour de 53 millions d'euros d'argent public. Au cœur de la polémique : les liens supposés entre certains réseaux politiques espagnols, des intérêts économiques internationaux, et l'ancien Premier ministre José Luis Rodríguez Zapatero.

Officiellement, l'État espagnol, par le biais de la SEPI (Sociedad Estatal de Participaciones Industriales), a accordé une aide publique à Plus Ultra Líneas Aéreas le 9 mars 2021, dans le cadre du fonds de soutien créé après la pandémie de Covid-19 pour sauver des entreprises stratégiques. Le gouvernement Sánchez affirmait alors que la compagnie remplissait les critères nécessaires pour éviter sa disparition.

Le problème : une partie importante de l'opposition et plusieurs médias ont immédiatement posé une question très simple — comment une compagnie relativement modeste, avec une faible part du marché espagnol et des actionnaires aux profils contestés, a-t-elle obtenu un soutien aussi massif ? Et c'est là que le dossier est devenu politiquement explosif.

😏 Côté cynique
Un sauvetage Covid « stratégique » pour une compagnie qui pèse 0,03 % du transport aérien espagnol : c'est un peu comme si l'État payait 53 millions pour préserver l'épicerie du coin, sauf qu'on a découvert plus tard que les actionnaires de l'épicerie habitaient au Venezuela.

Plus Ultra : profil de la compagnie

Plus Ultra Líneas Aéreas est une compagnie aérienne espagnole fondée en 2011, spécialisée dans les liaisons long-courriers entre l'Europe et l'Amérique latine, en particulier Caracas, Lima et Quito. Au moment du sauvetage, elle exploitait cinq avions et employait moins de 400 personnes. Sa part de marché en Espagne était inférieure à 1 % du trafic aérien total.

Sa structure capitalistique est rapidement devenue un point d'examen : plusieurs actionnaires de référence sont des hommes d'affaires vénézuéliens ou colombo-vénézuéliens ayant des liens, à divers degrés, avec le régime de Nicolás Maduro. Certains de ces actionnaires ont fait, par ailleurs, l'objet de sanctions américaines ou de procédures judiciaires aux États-Unis et dans d'autres juridictions.

La défense gouvernementale

Le gouvernement Sánchez a, à plusieurs reprises, défendu sa décision sur des fondements techniques :

  • Caractère stratégique : Plus Ultra opérait sur des liaisons hispano-latino-américaines particulièrement utiles au transport diplomatique, aux ressortissants espagnols expatriés, et au commerce avec la zone latine.
  • Critères du fonds Covid : la SEPI applique des critères techniques définis par décret, et Plus Ultra y répondait selon le dossier soumis.
  • Absence de lien politique direct : le sauvetage relevait d'une décision administrative et non d'un choix politique partisan.

Ces arguments ont été contestés par l'opposition (PP, Vox, Ciudadanos), par plusieurs analystes du secteur aérien, et par des économistes qui ont relevé l'inadéquation entre la taille de Plus Ultra et le qualificatif « stratégique ». Plusieurs plaintes ont été déposées devant le parquet espagnol pour détournement de fonds publics et prévarication.

Le rôle Zapatero dans l'enquête

L'ancien Premier ministre José Luis Rodríguez Zapatero (2004-2011) est connu pour sa proximité personnelle et diplomatique avec le régime Maduro. Depuis sa sortie du gouvernement, il intervient régulièrement comme médiateur ou observateur dans le dialogue entre Caracas et l'opposition vénézuélienne, dans le cadre de processus internationaux. Sa présence dans le dossier Plus Ultra s'explique par les contacts qu'il aurait pu avoir, selon plusieurs sources, avec certains acteurs économiques liés à la compagnie.

Selon les éléments rapportés par El País et El Mundo, l'enquête s'intéresse notamment à des réunions, échanges ou recommandations qui auraient pu intervenir entre Zapatero et certains responsables du dossier — sans, à ce jour, que des preuves directes d'influence sur la décision finale aient été établies. Zapatero nie tout rôle dans la décision de sauvetage.

Zapatero
Photo : Wikimedia Commons — José Luis Rodríguez Zapatero, Premier ministre espagnol entre 2004 et 2011. Depuis sa sortie du gouvernement, il intervient régulièrement dans des processus de médiation autour du Venezuela — proximité qui le maintient au cœur de plusieurs débats politiques espagnols.

Les suites judiciaires

Plusieurs procédures ont été ouvertes depuis 2021 :

  • Une enquête du tribunal d'instruction n° 16 de Madrid sur d'éventuels délits de prévarication et détournement de fonds publics.
  • Un rapport du Conseil d'État espagnol (Tribunal de Cuentas, équivalent de la Cour des comptes) sur l'opportunité du sauvetage.
  • Des auditions parlementaires de plusieurs responsables de la SEPI et du ministère.
  • Des témoignages de Zapatero devant le juge instructeur en 2024, dans lesquels l'ancien Premier ministre conteste tout rôle décisionnel.

À fin 2026, le dossier n'a abouti à aucune mise en examen majeure. Les responsables de la SEPI ayant signé le sauvetage soutiennent avoir appliqué les critères du fonds Covid. La justice continue d'examiner si les conditions techniques étaient réellement réunies, et si des pressions externes ont influencé la décision.

Ce qu'il faut retenir

Aucune condamnation n'est, à ce stade, intervenue dans le dossier Plus Ultra. Zapatero, les responsables de la SEPI et les actionnaires de la compagnie bénéficient pleinement de la présomption d'innocence. Les éléments factuels (montant du sauvetage, profil de la compagnie, structure capitalistique, ouverture des enquêtes) sont publics et documentés par El País, El Mundo et Reuters. Cet article respecte la présomption d'innocence.

Au-delà du cas individuel, l'affaire illustre un risque structurel des politiques d'urgence économique menées pendant la pandémie. Les fonds de soutien Covid, créés rapidement avec des critères techniques relativement souples, ont produit dans plusieurs pays européens des arbitrages contestés a posteriori. L'urgence politique peut justifier des décisions rapides ; elle n'efface pas la nécessité de contrôles a posteriori rigoureux. Et Plus Ultra restera, dans le débat espagnol, un cas d'école.