Wirecard, ex-fierté de la fintech allemande, devait être le PayPal européen. C'est devenu le plus grand fait divers comptable du pays depuis 1945 : 1,9 milliard d'euros présentés en trésorerie qui n'a jamais existé, un PDG en procès à Munich, un n°2 en fuite à Moscou, et un régulateur qui tournait gentiment le dos pendant que l'avion explosait en vol.

Selon le Financial Times (qui a sorti l'affaire après des années d'enquête sous menaces judiciaires de Wirecard), Reuters et la Süddeutsche Zeitung, Wirecard a déclaré faillite en juin 2020 après avoir reconnu que 1,9 milliard d'euros annoncés sur des comptes fiduciaires philippins… n'existaient pas. Pas « avaient été détournés ». Pas « avaient été perdus ». N'avaient jamais existé.

Le PDG Markus Braun, autrichien et ancienne fierté de la tech germanophone (capitalisation boursière 24 Md € à son pic, intégrée au DAX), est jugé à Munich depuis 2022 pour fraude, manipulation comptable et abus de confiance. Il plaide non coupable et soutient que lui aussi a été trompé par ses propres équipes. Son ex-bras droit, Jan Marsalek, est en fuite depuis 2020 — vu en Russie selon plusieurs services de renseignement européens, soupçonné de liens avec le GRU. Bref : du grand cinéma.

😏 Côté cynique
Quand un dirigeant explique au tribunal que c'est sa propre comptabilité qui l'a trompé, c'est qu'on a atteint le stade ultime de la confiance en soi. Ou de l'audace de défense.
Markus Braun, ex-PDG de Wirecard
Photo : Wikimedia Commons — Markus Braun, ex-PDG de Wirecard, longtemps présenté comme l'icône de la fintech allemande — désormais accusé d'avoir piloté une fraude à 1,9 milliard.

Quand le régulateur regardait ailleurs

Le plus fascinant n'est pas tant la fraude que la complicité passive du système : la BaFin (le gendarme financier allemand) avait, pendant des années, interdit aux journalistes du Financial Times de shorter l'action Wirecard plutôt que d'enquêter sur les allégations qu'ils publiaient. Le commissaire aux comptes EY a signé les comptes pendant plus d'une décennie sans jamais demander de preuve directe à la banque dépositaire des fameux 1,9 milliard.

Quand l'affaire éclate, le gouvernement allemand découvre simultanément trois choses : que sa fintech vedette était une fraude, que son régulateur était au mieux endormi au pire complice de silence, et que la responsabilité politique allait coûter cher en commissions d'enquête au Bundestag.

L'affaire qui dépasse l'affaire

Wirecard a déclenché un débat européen sur la régulation des fintechs, le rôle des auditeurs (EY a quitté le cabinet de plusieurs grands clients depuis), et la frontière entre journalisme d'enquête et délit boursier. Le Financial Times, accusé par Wirecard de manipuler le cours pendant des années, a été intégralement blanchi et a même obtenu plusieurs prix internationaux pour son investigation.

😏 Côté cynique
Wirecard prouve une chose : il est encore possible, en plein cœur de l'Union européenne, de prétendre détenir 1,9 milliard d'euros pendant dix ans sans que personne ne demande à voir l'argent. Le RGPD protège les données. Pas la comptabilité.

Markus Braun risque jusqu'à 15 ans de prison. Jan Marsalek, lui, risque surtout d'attraper un coup de soleil sur la Place Rouge. Le procès continue.