À Kyiv, on appelle cela une démission « politique ». Le 7 septembre 2026, le procureur général d'Ukraine Ruslan Kravchenko a annoncé qu'il quittait ses fonctions, quelques jours après que le Bureau national anticorruption (NABU) et le Parquet spécialisé anticorruption (SAP) ont dévoilé l'opération « Carthage ». Leur cible : une organisation criminelle présumée constituée à la mi-2025 au sein même de l'Office du procureur général, soupçonnée d'avoir protégé des centres d'appels frauduleux en échange de pots-de-vin. Kravchenko n'est pas mis en cause à ce stade et nie toute implication. Toutes les personnes citées sont présumées innocentes.
« C'est une décision politique. Et je l'ai prise en conscience », a déclaré Kravchenko, expliquant ne pas vouloir que la fonction de procureur général devienne « un instrument de confrontation politique ». Il a assuré n'avoir « jamais donné d'instruction » pour faciliter le fonctionnement de centres d'appels illégaux. Une ligne de défense qui allait, en une semaine, prendre un tour nettement plus offensif.
Le parquet enquêtait sur les arnaques téléphoniques. De très près, apparemment.
Opération « Carthage » : le parquet sur écoute
Selon le NABU et le SAP, le groupe aurait fonctionné selon un schéma simple : des pots-de-vin réguliers versés pour que des centres d'appels escrocs, visant des Ukrainiens comme des étrangers, puissent travailler sans être inquiétés. L'argent aurait ensuite été blanchi via des achats immobiliers et des comptes bancaires. Cinq membres présumés ont été identifiés, selon le Kyiv Independent.
Figure centrale du dossier : Serhii Kropyva, chef adjoint du département de la coopération internationale de l'Office du procureur général, surnommé « le Chancelier » dans les enregistrements du NABU cités par le Kyiv Post. Il est soupçonné d'avoir blanchi plus de 89 millions de hryvnias (environ 2 millions de dollars). La Haute Cour anticorruption l'a placé en détention jusqu'au 2 novembre, avec une caution fixée à 120 millions de hryvnias (environ 2,7 millions de dollars). Une autre suspecte, Yelyzaveta Ivakhnenko, a vu sa caution fixée à 20 millions de hryvnias.
Les enregistrements prêtent à Kropyva une philosophie de vie assez peu compatible avec le code de déontologie des magistrats : « si tu voles, vole un million », ou encore l'envie de « malmener tous les policiers et faire ce que je veux ». Ils évoqueraient aussi un « patron » désigné par le patronyme « Andriiovych », qui aurait protégé le groupe, un détail qui correspond à celui de Ruslan Andriiovych Kravchenko. Le « Chancelier » aurait même cherché une résidence pour ce patron à Kozyn, localité huppée près de Kyiv, selon le Kyiv Post. Rien de tout cela n'a débouché sur une mise en cause de l'ex-procureur général.
Le grand business des faux conseillers
Les centres d'appels frauduleux sont une industrie à part entière en Ukraine. Le Kyiv Post les estime entre 550 et 1 000, dont 94 fermés lors d'une seule opération de la police nationale. Main-d'œuvre jeune (souvent 18-25 ans), fort turn-over, rémunérations de 1 500 à 3 000 dollars par mois pour les petites mains : le modèle repose sur des appels piégés visant notamment les retraités et les personnes vulnérables, en Ukraine et à l'étranger.
Pour qu'une telle économie prospère, il faut des lignes téléphoniques, des scripts… et, selon les enquêteurs, un peu de tranquillité judiciaire. C'est précisément ce que le groupe présumé aurait vendu depuis l'intérieur de l'institution chargée de poursuivre les escrocs.
« Bonjour, ici le service de sécurité de votre banque. » Pendant des mois, la vraie sécurité aurait été assurée par un département du parquet général. Au tarif maison.
De la démission à la contre-attaque
La démission n'a pas clos l'affaire, elle l'a envenimée. Le 14 septembre, Kravchenko a annoncé avoir signé des notifications de soupçon visant le directeur du NABU, Semen Kryvonos, accusé de faux en écriture et d'une « adoption fictive » destinée à échapper à ses responsabilités, et a lancé d'autres accusations contre l'entourage du SAP. Le NABU et le SAP y ont vu « la continuation d'une attaque systématique » contre leur indépendance. L'Office du procureur général lui-même a répliqué que ces actes n'avaient « aucun fondement juridique », Kryvonos affirmant n'avoir reçu aucune notification en bonne et due forme.
Le même jour, Volodymyr Zelensky a suspendu Kravchenko par décret et saisi la Verkhovna Rada. Le 15 septembre, le Parlement a voté sa révocation par 317 voix, aucune contre. Le 17 septembre, le président a nommé Anton Kovalskyi, jusque-là procureur de la région de Khmelnytskyi, procureur général par intérim. La procureure générale adjointe Mariia Vdovychenko avait, elle aussi, démissionné dans la foulée du 7 septembre.
Entre-temps, Kravchenko avait quitté l'Ukraine, officiellement en mission à l'étranger pour « informer les partenaires internationaux ». Les organisateurs d'une conférence à Paris où il disait être attendu ont démenti sa participation, et Ukrainska Pravda, relayée par Censor.net, dit l'avoir localisé fin septembre à Vienne. Quant à Kropyva, l'ONG AntAC a relevé que, deux semaines après l'opération, il n'était toujours ni suspendu ni licencié officiellement, contrairement à ce qu'avait annoncé son ancien patron.
Un procureur général qui démissionne, inculpe le chef de l'anticorruption en partant, puis part « informer les partenaires » à l'étranger : même les centres d'appels n'auraient pas osé ce script.
Un parquet général décidément maudit
Nommé par la Rada le 17 juin 2025, ancien chef de l'administration militaire de la région de Kyiv puis du Service fiscal d'État, Kravchenko devait tourner la page de son prédécesseur Andriy Kostin, parti après le scandale des fausses invalidités obtenues par des centaines de procureurs. Coïncidence du calendrier : l'organisation présumée de « Carthage » serait née à la même période, mi-2025. Et c'est en juillet 2025 que le pouvoir avait tenté de placer le NABU et le SAP sous la coupe du procureur général, avant de reculer face à la rue et à Bruxelles.
Pour l'Union européenne, le sujet n'a rien d'anecdotique : la Commission européenne a rappelé que la protection des agences anticorruption et la réforme du parquet général restent des conditions du processus d'adhésion. Cette affaire s'ajoute aux autres dossiers du NABU qui secouent Kyiv, de l'enquête « Midas » sur l'énergie aux soupçons visant d'anciens proches du pouvoir. L'enquête « Carthage » se poursuit ; aucun procès n'a encore eu lieu.
Ce qu'il faut retenir
- Opération « Carthage » du NABU et du SAP : organisation criminelle présumée créée mi-2025 au sein de l'Office du procureur général.
- Soupçon : protection de centres d'appels frauduleux contre pots-de-vin, puis blanchiment.
- Serhii Kropyva soupçonné d'avoir blanchi plus de 89 M UAH (~2 M$) ; caution de 120 M UAH, détention jusqu'au 2 novembre.
- Ruslan Kravchenko démissionne le 7 septembre, révoqué par la Rada le 15 septembre (317 voix) ; Anton Kovalskyi assure l'intérim.
- Kravchenko n'est pas mis en cause et nie tout. Présumés innocents.
Verdict Magouilles & Compagnie
Magouille ou calomnie ? Il y a des écoutes, une caution à neuf chiffres, une démission éclair et une contre-attaque judiciaire jugée sans fondement par le parquet lui-même ; il n'y a ni procès ni condamnation. Verdict provisoire : le parquet enquêtait sur les arnaques téléphoniques. De très près, apparemment.
⚖ Votre verdict Live
Selon vous, ce dossier relève-t-il de la magouille — ou de la calomnie ?
📚 Nos sources
- The Kyiv Independent — Ukraine's Prosecutor General resigns amid major corruption scandal (7 septembre 2026)
- Kyiv Post — How « Call Centers » Helped Bring Down Ukraine's Prosecutor General (10 septembre 2026)
- The Kyiv Independent — Charges brought by the disgraced prosecutor general have no legal grounds (14 septembre 2026)
- Euromaidan Press — Zelenskyy suspends prosecutor general who charged the bureau probing his own office (14 septembre 2026)
- UNN — The Verkhovna Rada approved the dismissal of Ruslan Kravchenko (15 septembre 2026)
- A News — Zelenskyy appoints acting prosecutor general after Kravchenko dismissal (17 septembre 2026)
- Censor.net — Kropyva still not suspended from PGO, says AntAC (septembre 2026)
❓ Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'opération « Carthage » ?
Une enquête du NABU et du SAP sur une organisation criminelle présumée, créée mi-2025 au sein de l'Office du procureur général d'Ukraine, soupçonnée de protéger des centres d'appels frauduleux contre des pots-de-vin et de blanchir l'argent.
Ruslan Kravchenko est-il poursuivi ?
Non, pas à ce stade. Il a démissionné le 7 septembre 2026, a été révoqué par la Rada le 15 septembre et nie toute implication. Il est présumé innocent.
Qui est Serhii Kropyva ?
Le chef adjoint du département de la coopération internationale du parquet général, soupçonné d'avoir blanchi plus de 89 millions de hryvnias ; sa caution a été fixée à 120 millions de hryvnias. Il est présumé innocent.
