Il y a, dans tout système politique, des noms qu'on n'entend jamais aux conférences de presse mais qui apparaissent dans tous les procès. Tymur Mindich appartient à cette catégorie. Selon l'Associated Press, ce businessman ukrainien discret, ancien associé de Volodymyr Zelensky à l'époque de la société de production Kvartal 95, se retrouve aujourd'hui au cœur d'une enquête anticorruption qualifiée par les enquêteurs eux-mêmes de plus importante depuis l'invasion russe.

L'affaire porte un nom : opération Midas. Elle vise Energoatom, l'entreprise publique qui exploite les centrales nucléaires d'Ukraine — soit, en pratique, l'épine dorsale du système électrique d'un pays en guerre. Selon les éléments rapportés par AP et Reuters, le NABU et le SAPO soupçonnent un schéma de kickbacks portant sur environ 100 millions de dollars, prélevés sur les contrats de fournisseurs.

😏 Côté cynique
Quand un pays en guerre a besoin de chaque mégawatt et de chaque dollar pour tenir, voir des contrats publics passés à la moulinette du kickback prend une dimension qui dépasse la simple irrégularité.

Le mécanisme présumé

Selon les éléments d'enquête rendus publics par le NABU, le schéma reposerait sur une mécanique classique : les fournisseurs et sous-traitants d'Energoatom auraient versé des commissions occultes (estimées entre 10 % et 15 % de la valeur des contrats) à un groupe d'intermédiaires en échange d'attributions de marchés. Les fonds auraient ensuite été redistribués vers un réseau d'individus dont, selon les enquêteurs, Tymur Mindich serait l'un des bénéficiaires effectifs.

Les perquisitions menées en novembre 2025 — y compris au domicile de Mindich — ont, toujours selon le NABU, permis de saisir des sommes en espèces, des documents financiers et des correspondances. L'affaire a fait l'effet d'une bombe en Ukraine, où la lutte anticorruption est à la fois condition politique du soutien occidental et ligne de fracture interne.

L'ombre du Bureau présidentiel

Tymur Mindich n'est pas seulement un homme d'affaires : c'est, depuis longtemps, une figure de l'entourage personnel de Volodymyr Zelensky. Les deux hommes se connaissent depuis les années Kvartal 95 — la société de production qui a propulsé l'acteur Zelensky vers la présidence. Plusieurs sources ukrainiennes l'ont décrit comme un des intermédiaires informels du président avec le monde des affaires, sans qu'il n'ait jamais occupé de poste officiel.

Le Bureau présidentiel ukrainien a tenté de prendre ses distances dès l'éclatement de l'affaire : Zelensky a publiquement soutenu l'enquête du NABU, a annoncé des sanctions contre Mindich (gel d'avoirs), et limogé une ministre de l'Énergie soupçonnée d'avoir bénéficié du système. C'est inhabituel — la classe politique ukrainienne préfère habituellement laisser pourrir les enquêtes du NABU jusqu'à ce qu'elles s'épuisent.

Centrale nucléaire ukrainienne
Photo : Wikimedia Commons — Centrale nucléaire de Khmelnytskyi. Energoatom exploite l'ensemble des centrales nucléaires d'Ukraine, qui assurent en temps normal plus de la moitié de la production électrique du pays.

Pourquoi le NABU est crédible

Créé en 2015 dans le cadre des réformes post-Maïdan exigées par l'UE et le FMI, le NABU (Bureau anticorruption) et son parquet jumeau le SAPO ont accumulé un palmarès solide : enquêtes sur des juges, des députés, des oligarques, des hauts fonctionnaires. L'institution a survécu à plusieurs tentatives de mise au pas par les pouvoirs successifs — ce qui en fait, paradoxalement, une des rares structures ukrainiennes à inspirer confiance aux bailleurs occidentaux.

Que le NABU lance une opération de cette ampleur — perquisitions, interpellations, communiqués — au milieu d'une guerre n'est pas anodin. Cela signifie probablement que les éléments accumulés étaient suffisamment solides pour que l'institution accepte le coût politique d'une telle annonce.

😏 Côté cynique
Faire la lutte anticorruption en pleine invasion, c'est un peu comme repeindre le bateau pendant la tempête. C'est risqué, c'est gênant, mais c'est probablement la seule façon que le bateau reste à flot.

Les conséquences politiques

L'affaire Energoatom intervient à un moment où Kyiv négocie son adhésion à l'UE et dépend largement de l'aide militaire et financière occidentale. Bruxelles a rappelé que la lutte anticorruption reste une condition explicite de l'accession. Certains diplomates européens ont salué la réaction rapide de Zelensky comme un signe de maturité institutionnelle ; d'autres rappellent que la classe politique ukrainienne a souvent saboté ses propres organes de contrôle en aval.

Le procès — si procès il y a — sera long. Le NABU et le SAPO doivent maintenant transmettre le dossier aux juridictions spécialisées (HACC), qui jugeront en première instance. Tymur Mindich, lui, aurait quitté l'Ukraine selon plusieurs médias — élément qui sera, le moment venu, central pour l'évaluation judiciaire.

Ce qu'il faut retenir

Tymur Mindich est présumé innocent tant qu'aucun jugement définitif n'aura été prononcé. L'enquête du NABU est en cours ; aucun procès n'a encore eu lieu. Les éléments factuels — perquisitions, saisies, sanctions présidentielles, limogeages — sont publics et documentés par AP, Reuters et le NABU lui-même.

L'affaire Energoatom illustre plusieurs choses simultanément : la persistance des réseaux d'influence informels en Ukraine, la résilience institutionnelle du NABU malgré la guerre, et la difficulté permanente, pour Kyiv, de concilier le besoin d'unité nationale et celui de transparence vis-à-vis de ses bailleurs. Trois logiques qui ne s'alignent pas naturellement.