La pandémie de Covid-19 a produit, dans l'ordre : des masques, des formulaires, des conférences de presse — et, quelques années plus tard, une moisson très respectable d'enquêtes sur les achats publics. En Roumanie, le Parquet européen (EPPO) s'intéresse depuis avril 2026 à une affaire de fraude présumée liée à des équipements médicaux achetés pendant la crise sanitaire. Le décor est connu : urgence, hôpital, appel d'offres, argent européen, et soupçon de marché taillé sur mesure.

Selon le communiqué de l'EPPO publié le 27 avril 2026, le bureau de Cluj-Napoca a mené des perquisitions dans le cadre d'une enquête portant sur une procédure de marché public d'environ 1,5 million d'euros pour l'acquisition d'équipements médicaux pendant la pandémie, en 2021. Les soupçons sont précis : les spécifications techniques de l'appel d'offres auraient été rédigées de manière à favoriser une entreprise précise, qui a ensuite remporté le contrat.

😏 Côté cynique
Quand un appel d'offres est rédigé avec une telle finesse qu'un seul fournisseur au monde y répond, on appelle ça soit une « procédure rigoureuse », soit un autre mot qui finit en « -isme ».

Le mécanisme reproché

Selon Reuters, qui a repris les principaux éléments du dossier le jour même, les procureurs européens enquêtent également sur des pots-de-vin qui auraient été proposés par les représentants de l'entreprise attributaire à des responsables publics de l'hôpital d'urgence du comté de Brașov. Le schéma reproché combine donc deux éléments : (1) un marché taillé sur mesure en amont (rédaction des spécifications), et (2) une rétribution en aval (versements aux décideurs publics).

C'est un schéma classique dans la fraude aux marchés publics. Les autorités d'enquête le qualifient parfois de « bid rigging avec corruption associée ». Le rédacteur de l'appel d'offres connaît le futur gagnant ; le futur gagnant rémunère le rédacteur ; les autres soumissionnaires ne s'y présentent pas, ou bien s'ils s'y présentent, ils ne peuvent matériellement pas répondre aux critères techniques. Le coût final pour les contribuables est généralement supérieur au prix qu'aurait produit une concurrence effective.

Le contexte Covid

Le Covid-19 a constitué, dans la quasi-totalité des États européens, une période d'achats publics massifs en urgence — équipements de protection, ventilateurs, tests, médicaments, infrastructures temporaires. Les règles habituelles de marché public ont été, presque partout, assouplies au nom de la rapidité d'intervention sanitaire. Décision compréhensible. Mais cette souplesse procédurale a aussi élargi la fenêtre d'opportunité pour des arrangements douteux.

Plusieurs pays européens ont, depuis 2022, vu émerger des enquêtes sur leurs marchés publics Covid : Italie (masques surfacturés), Espagne (matériel médical Madrid), Allemagne (FFP2 à prix gonflés), Royaume-Uni (« VIP lane » pour des fournisseurs liés au Parti conservateur, l'affaire « PPE Medpro »). La Roumanie rejoint donc une liste européenne déjà longue, dans laquelle l'EPPO s'impose progressivement comme acteur judiciaire central pour les volets transfrontaliers et les fonds européens.

Brașov, Roumanie
Image : Wikimedia Commons — Brașov, ville historique de Transylvanie. Son hôpital d'urgence du comté est au centre de l'enquête EPPO ouverte fin avril 2026 sur une procédure de marché public médical de 1,5 M€.

Pourquoi l'EPPO et pas la justice roumaine ?

L'EPPO a compétence sur les infractions portant atteinte aux intérêts financiers de l'Union européenne. Dès qu'un marché public bénéficie, en tout ou partie, de fonds européens, le Parquet européen peut s'en saisir. Dans le cas Brașov, l'enveloppe de 1,5 M€ comportait, selon les éléments rendus publics, une part substantielle de financements européens — d'où la compétence EPPO.

L'enquête sera, en pratique, menée par des procureurs européens délégués sur le territoire roumain (procureurs roumains agissant pour le compte de l'EPPO). Les juridictions roumaines resteront compétentes pour les éventuelles poursuites et le jugement, mais l'instruction et la direction du dossier sont européennes. C'est précisément la valeur ajoutée du Parquet européen depuis sa création en 2021 : assurer une continuité d'enquête qui ne se dilue pas dans les contraintes nationales.

Ce qu'il faut retenir

Les personnes visées par l'enquête bénéficient pleinement de la présomption d'innocence. Une perquisition n'est pas une condamnation — c'est un acte d'instruction. L'enquête en est, à fin avril 2026, à son stade initial. La qualification finale (corruption active/passive, favoritisme, détournement de fonds européens) sera fixée à l'issue de l'instruction, et un éventuel procès devant les juridictions roumaines pourra prendre plusieurs années.

Au-delà du cas Brașov, le dossier illustre une réalité européenne : les achats Covid d'urgence de la période 2020-2022 produisent, à intervalles réguliers, leur lot d'enquêtes a posteriori. Le marché unique a élargi la capacité d'enquête transfrontalière via l'EPPO. Mais les volumes restent disproportionnés par rapport aux moyens des parquets — qu'ils soient nationaux ou européens. Un nombre indéterminé de dossiers Covid finira probablement enterré par prescription, faute de capacité d'examen.