Selon Euractiv, le Parquet européen — l’EPPO, pour les amateurs d’acronymes bruxellois qui sentent la moquette administrative — a ouvert une enquête officielle après des révélations de plusieurs médias européens et la diffusion d’éléments issus d’un projet d’audit du Parlement européen. L’ancien groupe ID, qui rassemblait notamment le RN français, la Ligue italienne, le Vlaams Belang belge et d’autres formations de droite radicale européenne, est soupçonné d’avoir engagé des dépenses qui ne correspondaient pas aux règles encadrant l’utilisation des crédits attribués aux groupes politiques.

Le chiffre avancé donne le ton : plus de 4,3 millions d’euros. Pas exactement une erreur de caisse à la buvette du Parlement. D’après Reuters, les procureurs financiers européens ont ouvert une enquête sur l’utilisation présumée abusive de ces fonds par Identité et Démocratie, ancien groupe auquel appartenait le parti de Marine Le Pen. L’agence précise également que des médias de plusieurs pays avaient rapporté qu’un projet d’audit du Parlement européen pointait des procédures de marchés publics irrégulières et des dons à des activités non parlementaires.

Infographie satirique : 4,3 millions d'euros sous enquête Illustration éditoriale originale représentant une liasse de billets européens passant dans un entonnoir judiciaire. 4,3 M€ sous enquête Audit Contrats Dons Quand la ligne budgétaire 400 devient une route touristique.
Illustration éditoriale originale générée pour Magouilles & Compagnie.

Ce qui est reproché

Le dossier ne porte pas sur les assistants parlementaires, mais sur les crédits attribués aux groupes politiques du Parlement européen, souvent désignés sous la ligne budgétaire “400”. Ces fonds doivent servir aux activités administratives, opérationnelles ou politiques européennes du groupe. Ils ne sont pas censés devenir une caisse à outils pour financer des structures sans rapport direct avec le mandat parlementaire. Oui, la nuance est importante : même à Bruxelles, le buffet n’est pas théoriquement à volonté.

D’après Le Monde, qui a travaillé avec Die Zeit, Kontraste et Falter, le rapport confidentiel de la direction générale des finances du Parlement européen chiffre les dépenses irrégulières présumées à au moins 4 333 635,78 euros. Le quotidien indique que plus de 700 000 euros auraient concerné des dons à des associations ou organisations sans lien avec les activités du groupe ou les missions du Parlement. À cela s’ajouteraient plus de 3,6 millions d’euros de contrats de communication entachés d’irrégularités.

Le Club des Juristes résume les soupçons évoqués : appels d’offres irréguliers, dons suspects et surfacturations. Dit autrement : le triptyque classique du mauvais roman comptable. Il manque seulement le stagiaire qui renverse un café sur le classeur au moment du contrôle.

Les noms qui reviennent

Le Monde met notamment en avant deux sociétés, Unanime et e-Politic, décrites comme liées à l’écosystème historique du RN. Selon le journal, elles auraient capté une part importante des fonds en cause. Unanime aurait notamment facturé des prestations d’impression tout en externalisant l’essentiel du travail, tandis qu’e-Politic aurait géré des prestations de communication numérique. Les auditeurs du Parlement auraient relevé des problèmes de mise en concurrence, de capacité technique, de documentation et de respect des procédures.

Dans ce genre d’affaire, le vocabulaire est essentiel. On ne dit pas “copains d’abord”, on dit “prestataires historiquement alignés”. On ne dit pas “appel d’offres cousu main”, on dit “procédure présentant des insuffisances de gouvernance”. C’est plus long, mais cela passe mieux en commission.

La défense : tout était facturé, documenté, contrôlé

Philip Claeys, ancien secrétaire général du groupe ID, a contesté les accusations. Selon Euractiv, il affirme que tous les paiements effectués sur cinq ans auraient été facturés, justifiés et contrôlés. Jordan Bardella, président du RN et chef du groupe Patriotes pour l’Europe au Parlement européen, a pour sa part dénoncé une opération de “harcèlement” de l’administration du Parlement européen.

À ce stade, il faut donc rester précis : il s’agit d’une enquête et de soupçons, pas d’une condamnation dans ce dossier. Le Parquet européen n’a pas communiqué de détails supplémentaires, afin de préserver la confidentialité de la procédure. La présomption d’innocence s’applique. Même quand l’odeur de renfermé budgétaire traverse les couloirs, le droit continue de demander des preuves, ce qui est sa manière à lui de gâcher les dîners politiques.

Chronologie rapide

  • 2019 : création du groupe Identité et Démocratie au Parlement européen, avec notamment le Rassemblement national.
  • 2019–2024 : période visée par les dépenses jugées suspectes dans les révélations de presse et le projet d’audit.
  • Juillet 2024 : dissolution du groupe ID après les élections européennes et recomposition autour des Patriotes pour l’Europe.
  • 3 juillet 2025 : Le Monde et ses partenaires publient leurs révélations sur les dépenses présumées irrégulières.
  • 8 juillet 2025 : Euractiv, Reuters et d’autres médias rapportent l’ouverture d’une enquête par le Parquet européen.

Pourquoi l’affaire est politiquement sensible

Le dossier tombe dans un contexte déjà chargé pour le RN, après l’affaire des assistants parlementaires européens. Euractiv rappelle que Marine Le Pen a été condamnée dans cette précédente affaire par le tribunal de Paris et qu’elle a fait appel. Il ne faut pas mélanger les dossiers : l’un concerne des emplois d’assistants parlementaires, l’autre les fonds de fonctionnement d’un groupe politique européen. Mais politiquement, l’empilement crée une impression désagréable : celle d’un parti qui critique Bruxelles le matin et se retrouve interrogé sur les circuits de l’argent bruxellois l’après-midi.

Version cynique : quand des partis expliquent depuis des années que l’Union européenne est une machine bureaucratique hors-sol, il est toujours délicat de découvrir que certains auraient pu étudier sa tuyauterie financière avec un intérêt très concret. L’euroscepticisme, visiblement, n’empêche pas la lecture attentive des lignes budgétaires.

Ce qu’on sait / ce qu’on ignore

Ce qu’on sait

Le Parquet européen a ouvert une enquête. Le montant évoqué dépasse 4,3 millions d’euros. Les soupçons portent sur des dépenses du groupe ID entre 2019 et 2024. Plusieurs médias européens et un projet d’audit parlementaire sont à l’origine des révélations.

Ce qu’on ignore

On ignore encore si l’enquête débouchera sur des poursuites, qui pourrait être personnellement mis en cause, et quelle part des sommes pourrait éventuellement être réclamée ou récupérée. Le Parquet européen n’a pas détaillé ses investigations.

Points juridiques

Le Parquet européen est compétent pour enquêter sur les infractions portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union européenne. Son rôle consiste à rechercher, poursuivre et renvoyer en jugement les auteurs présumés d’infractions pénales touchant ces fonds. Dans cette affaire, la question centrale sera donc de déterminer si les dépenses litigieuses relèvent de simples irrégularités administratives, de fautes de gestion, ou d’un mécanisme susceptible de qualification pénale.

La distinction compte. Une dépense irrégulière peut entraîner un remboursement ou une correction financière. Une infraction pénale peut conduire à des poursuites. Entre les deux, il y a toute la gamme des excuses administratives : erreur, interprétation, complexité des règles, facture mal rangée, mémoire sélective et grand classique du genre, “ce n’est pas moi, c’est l’ancien groupe”.

Notre lecture

Cette affaire n’est pas encore une condamnation. Mais elle est déjà un test. Un test pour le Parlement européen, qui doit montrer qu’il sait contrôler l’argent qu’il distribue à ses groupes politiques. Un test pour le Parquet européen, jeune institution chargée de donner des dents judiciaires à la protection du budget européen. Et un test pour les partis concernés, qui devront expliquer pourquoi des dépenses publiques destinées au fonctionnement parlementaire auraient, selon les auditeurs, pris des chemins aussi sinueux.

La morale provisoire est simple : à Bruxelles, même les groupes qui veulent rendre le pouvoir aux nations semblent parfois oublier de rendre les justificatifs. La souveraineté nationale, c’est bien. Les factures conformes, c’est mieux.

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Sources

Note éditoriale : cet article est rédigé sur la base d’informations publiques disponibles à la date de rédaction. Les faits mentionnés comme soupçons, allégations ou accusations doivent être compris comme tels. Les personnes et structures citées bénéficient de la présomption d’innocence.