L'affaire Publifin / Nethys éclate publiquement le 24 janvier 2017, lorsque Le Vif/L'Express révèle que des mandataires politiques locaux touchent d'importantes rémunérations pour siéger dans des comités de secteur ou de sous-secteur de l'intercommunale Publifin à Liège. Le détail qui transforme l'affaire en scandale national : certains de ces comités semblent avoir eu une activité très limitée, voire quasi inexistante, tandis que les rémunérations, elles, étaient parfaitement réelles.

Le principe est d'une beauté administrative presque pure : créer des organes consultatifs, y placer des mandataires issus de plusieurs partis, verser des jetons de présence pour des réunions dont le contenu, l'utilité et parfois la réalité même seront ensuite contestés. Le tout dans le cadre légal d'une intercommunale, structure typiquement belge qui mêle service public local, gestion économique semi-privée et opacité institutionnelle.

😏 Côté cynique
Un comité de sous-secteur qui se réunit rarement mais paie systématiquement, c'est l'invention la plus créative de la science administrative belge depuis le pralinage.

Qui était Stéphane Moreau ?

Au centre du dispositif : Stéphane Moreau, bourgmestre PS d'Ans, par ailleurs administrateur délégué de Nethys (filiale opérationnelle de Publifin). Moreau dirigeait simultanément une intercommunale publique, une entreprise économique liée (Nethys), plusieurs filiales (énergie, télécoms via VOO, médias locaux via L'Avenir), et exerçait des mandats politiques. Cumul vertical de positions économiques, politiques et opérationnelles — situation qui, en théorie, devrait poser un problème institutionnel évident, mais qui s'était installée et reproduite pendant des années.

Selon les révélations successives, Moreau et ses proches percevaient des rémunérations combinées de plusieurs centaines de milliers d'euros annuels en cumulant les mandats et postes dans le groupe. C'est, à l'échelle d'une intercommunale wallonne, un ordre de grandeur considérable.

L'effet domino politique

Les révélations du Vif déclenchent une réaction politique presque immédiate. Plusieurs mandataires démissionnent dans les jours qui suivent — démissions qui s'étendent à des élus de plusieurs partis (PS principalement, mais aussi MR, cdH, Ecolo). Le gouvernement wallon, dirigé par Paul Magnette (PS), constitue rapidement une commission d'enquête au Parlement wallon. Les travaux de cette commission s'étendent sur plusieurs mois et débouchent sur un rapport critique.

L'onde de choc dépasse Liège. Plusieurs autres intercommunales (en Wallonie comme à Bruxelles) sont scrutées dans la foulée — Tecteo, IGRETEC, IDETA, etc. Plusieurs scandales connexes éclatent dans les mois suivants. L'ensemble forme ce que les médias appellent rapidement la « crise des intercommunales », qui dominera la vie politique francophone belge pendant 2017-2018.

Liège
Photo : Wikimedia Commons — Liège. L'intercommunale Publifin / Nethys était l'un des principaux groupes économiques de la région, employant plusieurs milliers de personnes dans l'énergie (RESA), les télécoms (VOO) et les médias locaux (L'Avenir).

Les suites judiciaires

Le parquet de Liège ouvre des instructions sur plusieurs volets : les rémunérations des comités, les opérations de filialisation (notamment la vente de l'éditeur de presse L'Avenir dans des conditions contestées), et les liens entre Stéphane Moreau et plusieurs prestataires de services du groupe. L'instruction est longue et complexe.

Stéphane Moreau est inculpé en plusieurs étapes à partir de 2019. Plusieurs condamnations en première instance ont été prononcées dans différents volets du dossier — décisions susceptibles d'appel. Plusieurs autres figures politiques liégeoises ont également été condamnées dans des volets liés. Les procédures se poursuivent depuis lors, à un rythme caractéristique des grands dossiers économico-politiques belges.

Le démantèlement de Publifin / Nethys

Sur le plan opérationnel, le groupe a été partiellement démantelé entre 2017 et 2020. L'opérateur télécom VOO a été cédé à Orange Belgium. L'Avenir a été repris par IPM (autre groupe de presse belge). L'activité énergétique RESA a été réintégrée dans un cadre intercommunal plus classique. Le nom Nethys a été progressivement abandonné dans la communication publique.

Le démantèlement laisse une question structurelle ouverte : les milliers de salariés du groupe ont, dans l'ensemble, été repris par les acquéreurs. Mais la valorisation globale du groupe public-privé liégeois a été réduite, et l'autonomie économique régionale qu'il représentait — argument central de sa construction — n'a pas été remplacée par un dispositif équivalent.

Ce que dit le rapport parlementaire wallon

Le rapport de la commission d'enquête, publié en juillet 2017, identifie plusieurs problèmes structurels :

  • Cumul des mandats : situation où une même personne occupe simultanément des fonctions politiques et opérationnelles dans la même structure, avec un risque de conflit d'intérêts intrinsèque.
  • Opacité : nombre, périmètre et activité réelle des comités de secteur insuffisamment documentés et publiés.
  • Filialisation excessive : structures intercommunales transformées en holdings complexes, échappant largement aux contrôles publics traditionnels.
  • Rémunérations disproportionnées : décorrélation entre les jetons de présence versés et le contenu réel des fonctions exercées.

Les recommandations adoptées dans la foulée — plafonnement des rémunérations, cadastre des mandats, publication des comptes, séparation des fonctions politiques et opérationnelles — ont produit des améliorations, sans modifier en profondeur le modèle intercommunal belge.

😏 Côté cynique
Quand un système politique crée des organes spécifiquement opaques pour les rémunérer généreusement, on appelle ça non pas une dérive — mais une « politique de proximité » très bien rémunérée.

Ce qu'il faut retenir

Stéphane Moreau et les autres personnes condamnées dans les différents volets bénéficient de la présomption d'innocence pour les décisions susceptibles d'appel et pour les procédures encore en cours. Les éléments factuels (existence et rémunération des comités, déroulement de la commission d'enquête, démantèlement du groupe) sont publics et documentés. Cet article respecte la présomption d'innocence pour les éléments non définitivement jugés.

Au-delà du cas Publifin / Nethys, le dossier illustre une limite structurelle du modèle belge d'intercommunale : la complexité juridique du dispositif (à la fois public et privé, multi-actionnaire, multi-niveau) peut produire des opacités que les contrôles démocratiques classiques peinent à percer. La réforme structurelle de ce modèle reste, à fin 2026, l'un des chantiers institutionnels inachevés du fédéralisme belge.