Précaution judiciaire. Tous les dossiers ne sont pas au même stade. Certaines affaires ont donné lieu à une condamnation, d’autres restent à l’instruction, d’autres reposent sur des accusations contestées. Les personnes citées bénéficient de la présomption d’innocence tant qu’aucune décision définitive n’a été rendue. Ce rappel est moins drôle qu’un slogan politique, mais nettement plus utile devant un tribunal.

1. Une tempête judiciaire à plusieurs étages

Le 31 mai 2026, Equinox publie un inventaire en neuf volets des dossiers qui encerclent le Parti socialiste espagnol. Le tableau est lourd : procureur général condamné, épouse du Premier ministre poursuivie dans une procédure d’influence présumée, frère du Premier ministre visé dans un dossier d’embauche, affaire Koldo sur les masques, soupçons de commissions, dossier Plus Ultra, enquête sur des manœuvres dites des “égouts”, possible financement irrégulier du parti et marchés publics au ministère des Transports.

Reuters, dans une synthèse publiée fin mai 2026, décrit également une série de procédures visant l’entourage politique ou familial de Pedro Sánchez, tout en soulignant que le chef du gouvernement n’est pas lui-même impliqué dans les dossiers en cours. Cette nuance est capitale : juridiquement, Sánchez n’est pas l’accusé. Politiquement, en revanche, il est assis au centre de la pièce pendant que les meubles prennent feu.

2. Les neuf affaires, version lisible

1. Le procureur général Álvaro García Ortiz

L’ancien procureur général de l’État, Álvaro García Ortiz, a été condamné par la Cour suprême pour divulgation de secrets dans une affaire concernant le compagnon d’Isabel Díaz Ayuso, présidente conservatrice de la région de Madrid. Reuters et The Guardian ont rapporté sa condamnation et son départ du poste. Dans le genre “gardien du temple judiciaire qui laisse fuiter la tuyauterie”, difficile de faire plus symbolique.

2. David Sánchez, le frère du Premier ministre

David Sánchez Pérez-Castejón, frère de Pedro Sánchez, est cité dans une procédure liée à son embauche en 2017 au conseil provincial de Badajoz, dirigé par les socialistes. Les accusations évoquées portent notamment sur de possibles faits de prévarication et de trafic d’influence. C’est le type d’affaire familiale qui rappelle que, dans certains partis, la méritocratie commence parfois par vérifier le nom de famille sur la boîte aux lettres.

3. Begoña Gómez, l’épouse de Pedro Sánchez

Begoña Gómez est visée par une procédure portant sur des soupçons d’influence et de corruption dans les affaires. Euronews rapporte que le juge Juan Carlos Peinado l’a mise en examen dans un dossier comprenant notamment des accusations de trafic d’influence, corruption dans les affaires et détournement présumé de fonds publics. Elle conteste les accusations. L’affaire avait déjà provoqué, en 2024, la fameuse pause de réflexion de Pedro Sánchez, cinq jours pendant lesquels l’Espagne a découvert qu’un Premier ministre pouvait mettre le pays en mode “je reviens vers vous”.

4. Les “égouts” du pouvoir

Ce volet vise des soupçons de manœuvres destinées à influencer ou entraver des enquêtes, avec notamment Leire Díez, ancienne responsable socialiste, au centre des accusations relayées par Equinox et la presse espagnole. L’expression “égouts du pouvoir” a un avantage : elle économise le travail du caricaturiste. Quand un système politique doit se défendre d’avoir fabriqué ses propres canalisations clandestines, c’est rarement pour évacuer de l’eau claire.

5. Le dossier hydrocarbures

L’affaire porte sur une vaste fraude présumée à la TVA dans le secteur des hydrocarbures, avec des ramifications évoquées autour de l’affaire Koldo et de l’influence potentielle d’anciens responsables socialistes. Les autorités cherchent à établir s’il y a eu des contreparties, des autorisations facilitées ou des réseaux d’intermédiation indus. Le carburant, visiblement, ne sert pas seulement à faire rouler les voitures. Il peut aussi alimenter les soupçons.

6. Plus Ultra et José Luis Rodríguez Zapatero

L’ancien Premier ministre José Luis Rodríguez Zapatero est placé sous enquête par l’Audience nationale dans le dossier Plus Ultra. Reuters, Associated Press et El País indiquent que l’affaire concerne notamment un sauvetage public de 53 millions d’euros accordé en 2021 à la compagnie aérienne Plus Ultra, dans le contexte des aides Covid. Zapatero nie toute irrégularité. On appelle cela un dossier sensible : ancien chef du gouvernement, argent public, compagnie déficitaire, soupçons d’influence et odeur de kérosène institutionnel.

7. L’affaire Koldo, ou l’achat de masques qui ne masque plus rien

L’affaire Koldo, aussi liée à l’ancien ministre José Luis Ábalos, concerne des contrats de matériel sanitaire pendant la pandémie et des soupçons de commissions illicites. Ce dossier est devenu la matrice de plusieurs ramifications. La pandémie avait déjà produit beaucoup de choses : angoisse, confinements, attestations absurdes. Elle a aussi produit, dans plusieurs pays, des marchés publics passés à la hâte, parfois avec une créativité comptable digne d’un concours d’improvisation.

8. Le financement présumé du PSOE

Un volet séparé concerne de possibles mouvements d’argent liquide au siège du PSOE, rue Ferraz à Madrid, et un éventuel financement irrégulier. L’enquête reste en cours. À ce stade, il faut parler de soupçons, pas de verdict. Mais politiquement, le simple mot “financement” associé à “espèces” et “siège du parti” suffit généralement à faire transpirer les communicants, même dans une pièce climatisée.

9. Le ministère des Transports et les marchés publics

Dernier étage de la fusée : les soupçons de truquage de marchés publics au ministère des Transports, dans le prolongement du dossier Koldo/Ábalos. Sont cités dans la presse plusieurs noms liés à l’administration, aux infrastructures ou à l’entourage socialiste. Ici encore, tout reste à établir judiciairement. Mais le principe général est connu : quand les marchés publics deviennent une course d’obstacles, les mieux placés ne sont pas toujours les plus compétents. Parfois, ce sont juste ceux qui connaissent le parcours avant le départ.

3. Le paradoxe Sánchez : survivre à tout, surtout à son entourage

Pedro Sánchez est un survivant politique. Il a déjà traversé des motions, des élections incertaines, des alliances fragiles, des crises territoriales et une opposition permanente. Mais cette fois, le problème n’est pas seulement parlementaire. Il est narratif. Sánchez avait construit une partie de sa légitimité sur la rupture avec la corruption de la droite espagnole, notamment après la chute de Mariano Rajoy en 2018. Huit ans plus tard, il se retrouve à défendre un pouvoir dont les marges ressemblent à un annuaire judiciaire.

La droite réclame des élections anticipées. Le gouvernement répond par la prudence, le respect des procédures et l’accusation de guerre judiciaire ou médiatique. Les deux camps ont leur partition. La droite voit une décomposition morale. La gauche dénonce une instrumentalisation. Le citoyen, lui, regarde la liste des dossiers et se demande s’il ne faudrait pas remplacer les conférences de presse par des tableaux Excel.

4. Version cynique

Dans la politique espagnole contemporaine, il existe une règle simple : si une affaire ne suffit pas, attendez trois jours, une autre arrivera. Le PSOE est passé de “nous sommes le rempart contre la corruption” à “merci de bien vouloir ne pas confondre toutes les procédures en cours”. Ce n’est pas exactement le même slogan, mais il a le mérite d’être plus réaliste.

Le plus fascinant reste la capacité de Pedro Sánchez à rester debout. D’autres auraient déjà quitté la scène, écrasés par le poids des révélations. Lui continue, suspendu à une majorité fragile, à ses alliés, à son sens tactique et à cette vieille croyance politique : tant qu’aucun juge n’a directement écrit votre nom en haut de la page, vous pouvez encore expliquer que le reste du classeur ne vous concerne pas.

C’est peut-être juridiquement vrai. Politiquement, c’est plus compliqué. Quand votre épouse, votre frère, vos anciens ministres, vos cadres de parti, un ancien Premier ministre socialiste et un procureur général nommé sous votre gouvernement deviennent des sujets de procédure, l’argument du simple hasard finit par demander une certaine souplesse vertébrale.

Ce qu’on sait

  • Plusieurs procédures judiciaires touchent l’entourage familial, politique ou institutionnel de Pedro Sánchez et du PSOE.
  • Pedro Sánchez lui-même n’est pas mis en examen dans les dossiers recensés par Reuters et les autres sources consultées.
  • Álvaro García Ortiz a été condamné dans l’affaire de divulgation de secrets.
  • Begoña Gómez, David Sánchez, José Luis Ábalos, Koldo García, Santos Cerdán et José Luis Rodríguez Zapatero sont cités dans des procédures ou enquêtes distinctes, selon les sources.
  • L’affaire Koldo sert de noyau à plusieurs ramifications concernant contrats publics, commissions présumées et réseaux d’influence.

Ce qu’on ignore encore

  • Combien de dossiers aboutiront à des condamnations définitives.
  • Si les soupçons de financement irrégulier du PSOE seront confirmés ou classés.
  • Le rôle exact, le cas échéant, de chaque responsable politique cité dans les procédures en cours.
  • La capacité réelle de Pedro Sánchez à finir son mandat sans élections anticipées.

5. Verdict Magouilles & Compagnie

Magouille ou calomnie ? À ce stade, la réponse doit être segmentée. Pour certaines affaires, il y a condamnation. Pour d’autres, il y a instruction, accusation, défense, recours et incertitude. Mais sur le plan politique, le constat est déjà massif : le PSOE affronte une crise de crédibilité qui dépasse le simple “cas isolé”.

Verdict provisoire : magouilles présumées en série, calomnies possibles au cas par cas, tempête politique certaine. Le tout dans un pays où chaque camp accuse l’autre de salir la démocratie, pendant que les juges, les journalistes et les électeurs tentent de savoir qui tient la serpillière et qui a renversé le seau.