Novo Banco n'est pas une banque comme les autres au Portugal. Elle est née en 2014 sur les ruines de Banco Espírito Santo (BES), l'un des plus grands effondrements bancaires de l'histoire récente du pays. Elle a été sauvée par un mécanisme de résolution, restructurée, partiellement vendue à Lone Star (fonds américain) en 2017, renflouée plusieurs fois par le fonds de résolution portugais, surveillée, critiquée, puis présentée comme une « belle histoire de redressement » prête pour une introduction en Bourse ou une vente stratégique.

Et puis, le 29 octobre 2025, la police judiciaire portugaise est entrée dans le scénario. Selon Reuters et l'agence de presse Lusa, la police a perquisitionné les locaux de Novo Banco, ainsi que les bureaux portugais de KPMG (cabinet d'audit). Plusieurs domiciles privés et un cabinet d'avocats ont également fait l'objet de perquisitions. Selon le parquet portugais, les opérations visaient à identifier et saisir des preuves dans le cadre d'une enquête pour soupçons de corruption privée liés à la vente d'actifs de la banque.

😏 Côté cynique
Onze ans après l'effondrement de BES, la suite officielle portugaise — Novo Banco, version assainie — découvre que l'audit anti-corruption ne se résume pas à un certificat.

Le périmètre des soupçons

Selon les éléments rendus publics par le parquet de Lisbonne, l'enquête porte sur les conditions d'attribution de certains portefeuilles d'actifs problématiques (créances douteuses, immobilier saisi) que Novo Banco a cédés au cours des années suivant sa création. Les soupçons concernent plus précisément :

  • Des commissions occultes qui auraient été versées par certains acquéreurs à des décideurs internes pour obtenir des conditions de cession favorables.
  • Des évaluations de portefeuilles, réalisées par des cabinets d'audit, dont la méthodologie ferait l'objet d'examens spécifiques.
  • Des circuits financiers entre acquéreurs, intermédiaires et acteurs internes, organisés via plusieurs juridictions.

Le nom de KPMG, partenaire d'audit de la banque dans plusieurs opérations, apparaît au cœur du dossier — non pas, à ce stade, comme suspect principal, mais comme structure dont les évaluations sont examinées par les enquêteurs. KPMG Portugal a indiqué « coopérer pleinement » avec les autorités et a contesté toute irrégularité de sa propre activité.

L'héritage BES

Pour comprendre l'enjeu, il faut remonter à BES. Banco Espírito Santo était, jusqu'en août 2014, la plus grande banque privée portugaise, étroitement liée à la famille fondatrice Espírito Santo. Son effondrement en quelques mois — provoqué par des pertes massives, des dettes croisées avec d'autres entités du groupe Espírito Santo, et une opacité comptable systématique — a déclenché l'une des crises bancaires les plus dommageables de l'histoire portugaise.

La résolution a consisté à scinder BES en deux : la « bad bank » reprenant les actifs toxiques (et destinée à la liquidation progressive), et la « good bank » — Novo Banco — reprenant les actifs sains et continuant l'activité commerciale. La recapitalisation initiale a coûté plusieurs milliards d'euros au fonds de résolution portugais — financé en partie par les autres banques, en partie par les contribuables.

Novo Banco Lisbonne
Photo : Wikimedia Commons — Distributeur Novo Banco à Lisbonne. La banque, née en 2014 sur les ruines de Banco Espírito Santo, est aujourd'hui détenue majoritairement par le fonds américain Lone Star après la vente de 2017.

La vente à Lone Star et la « machine à pertes »

En 2017, l'État portugais a vendu 75 % de Novo Banco au fonds américain Lone Star pour un prix symbolique, accompagné d'un mécanisme de garantie de pertes : le fonds de résolution portugais s'engageait à combler les pertes futures liées à un portefeuille d'actifs problématiques hérités de BES, dans la limite de plusieurs milliards d'euros.

Cette garantie est devenue, dans les années suivantes, une « machine à pertes » politiquement explosive. Année après année, Novo Banco a déclaré des pertes substantielles sur les actifs garantis, déclenchant des appels au fonds de résolution. Plusieurs études commandées par le Parlement portugais et par la Banque du Portugal ont identifié des doutes sur la méthode d'évaluation des pertes, leur matérialisation et l'opportunité de certaines cessions. C'est ce volet précis qui rejoint l'enquête judiciaire ouverte en 2025.

L'écosystème portugais

L'affaire intervient dans un contexte politique où les relations entre banques, auditeurs et autorités publiques portugaises sont déjà sous tension. Plusieurs enquêtes parlementaires depuis 2018 ont examiné le rôle des grands cabinets de conseil (PwC, KPMG, EY, Deloitte) dans des dossiers bancaires sensibles. La Banque du Portugal, autorité de supervision, a elle-même été critiquée pour son rôle dans la chaîne de décisions ayant précédé l'effondrement de BES.

Pour Lone Star, l'enquête est délicate. Le fonds américain n'est, à ce stade, pas formellement visé. Mais les conditions de sa gouvernance de Novo Banco depuis 2017 et l'usage du mécanisme de garantie sont, par construction, au cœur du dossier examiné par la justice portugaise. Une éventuelle introduction en Bourse de Novo Banco — préparée depuis plusieurs années — pourrait être significativement compliquée par l'instruction.

😏 Côté cynique
Quand une banque « relevée » devient le théâtre d'une enquête, on découvre que la résurrection bancaire est moins une question de communication que de comptabilité — et que les deux peuvent ne pas être tout à fait du même côté.

Ce qu'il faut retenir

Aucune inculpation formelle individuelle n'a, à ce stade, été annoncée publiquement. Les perquisitions sont un acte d'instruction préliminaire. Novo Banco, KPMG et les personnes éventuellement visées bénéficient pleinement de la présomption d'innocence. Les éléments factuels (perquisitions, périmètre des soupçons, cabinet d'audit visé) sont publics et documentés par Reuters et Lusa. Cet article respecte la présomption d'innocence.

Au-delà du cas Novo Banco, le dossier illustre une question structurelle souvent oubliée : les résolutions bancaires — opérations de sauvetage massives qui transforment une banque en faillite en banque « assainie » — créent souvent, par construction, des opportunités d'arbitrage que les contrôles a posteriori peinent à corriger. Novo Banco rejoint ainsi une lignée européenne où l'on retrouve, à différentes échelles, Dexia, Hypo Real Estate, Banco Popular et plusieurs autres résolutions devenues, des années plus tard, des dossiers judiciaires.