Benjamin Netanyahu a trouvé une manière très personnelle de gérer un procès pour corruption : demander une grâce présidentielle alors que le procès est toujours en cours. Dans la plupart des démocraties, on attend généralement un verdict avant de solliciter le pardon — c'est l'usage. En Israël, le Premier ministre a choisi de fusionner les deux étapes.

Le 30 novembre 2025, Reuters a rapporté que Netanyahu avait officiellement demandé au président israélien Isaac Herzog de lui accorder une grâce dans son procès pour corruption. Le Premier ministre est jugé depuis plusieurs années dans trois dossiers distincts : « Case 1000 », « Case 2000 » et « Case 4000 ». Ils concernent notamment des cadeaux de luxe reçus de milliardaires, des discussions présumées avec des patrons de médias, et des soupçons d'avantages réglementaires accordés à un groupe télécom en échange d'une couverture favorable.

😏 Côté cynique
Quand un dirigeant accusé de chercher une meilleure couverture médiatique demande ensuite une grâce au nom de l'intérêt national, on ne sait plus très bien si l'on est dans le droit, la communication de crise ou le scénario d'une série Netflix.

L'argument : « le procès divise le pays »

Dans sa demande, Netanyahu a soutenu que le procès « divisait profondément le pays » et l'empêchait de gouverner efficacement. Ses avocats ont affirmé que la procédure nuisait à la stabilité nationale et que son arrêt servirait l'intérêt public. Ses opposants ont répondu, par la voix de plusieurs commentateurs juridiques cités par The Guardian, que cette logique pouvait être appliquée à tout dirigeant poursuivi — et qu'elle viderait de son sens le principe d'égalité devant la loi.

Benjamin Netanyahu en janvier 2024
Photo : Wikimedia Commons — Benjamin Netanyahu. Premier ministre, accusé, demandeur de grâce — trois statuts officiellement compatibles en Israël, ce qui constitue déjà une particularité juridique remarquable.

La réponse de Herzog : « un accord d'abord »

Le président Isaac Herzog a fait savoir, selon l'Associated Press, qu'il souhaitait un accord négocié avec le parquet avant de décider d'une éventuelle grâce. Cela ressemble à un mécanisme classique de plea bargain à l'américaine : aveu partiel, peine réduite, fermeture du dossier. Pour les défenseurs de Netanyahu, c'est une porte de sortie acceptable. Pour ses opposants, c'est une grâce déguisée qui contourne le procès.

Reuters a aussi rapporté que Netanyahu, interrogé sur la suite, a indiqué qu'il ne quitterait pas la politique même s'il était gracié. Autrement dit : la grâce, oui ; la retraite, non. Cette précision n'a pas calmé les critiques qui y ont vu la confirmation d'une stratégie purement personnelle — utiliser la fonction présidentielle pour éteindre un procès, puis continuer comme avant.

😏 Côté cynique
Un Premier ministre qui demande une grâce avant le verdict ressemble à un élève qui demande la note de fin d'année avant le bac. Ça se fait, mais ça interroge sur l'organisation du système scolaire.

Trois affaires, des années de procédure

Les trois dossiers sont au cœur de la vie politique israélienne depuis 2019 :

Case 1000 — Netanyahu et son épouse Sara auraient reçu pour environ 700 000 dollars de cadeaux (champagne, cigares, bijoux) du milliardaire Arnon Milchan, en échange d'un soutien politique présumé. Case 2000 — discussions enregistrées avec Arnon Mozes, propriétaire du journal Yedioth Ahronoth, autour d'un éventuel arrangement « couverture favorable contre limitation d'un concurrent ». Case 4000 — la plus lourde : régulations du secteur télécom modifiées dans un sens favorable au groupe Bezeq, dont le propriétaire Shaul Elovitch contrôlait le site Walla News, lequel aurait simultanément renforcé sa couverture pro-Netanyahu.

Le procès se déroule en plusieurs phases. La défense exploite la procédure israélienne pour ralentir, multiplier les expertises et étaler les audiences. Le parquet, lui, a déjà entendu plusieurs dizaines de témoins — y compris d'anciens collaborateurs proches du Premier ministre.

Ce qu'il faut retenir

La présomption d'innocence reste pleine et entière pour Benjamin Netanyahu : aucun verdict n'a été prononcé. Mais l'usage politique du droit de grâce, dans ce dossier, soulève un débat institutionnel majeur en Israël. Si Herzog accorde la grâce sans verdict, il créé un précédent qui peut être invoqué par tout dirigeant futur poursuivi pénalement. S'il la refuse, il rouvre un conflit politique direct entre la présidence (largement cérémonielle) et un Premier ministre en exercice.

L'affaire dépasse donc la seule personne de Netanyahu. Elle pose une question fondamentale : un chef de gouvernement peut-il être au-dessus du calendrier judiciaire de son pays ? La réponse israélienne est en train de s'écrire, sous tension, et avec l'œil de toutes les démocraties occidentales fixé sur Jérusalem.