Il y a une trajectoire personnelle qui se répète chez plusieurs figures de la start-up nation asiatique : entrepreneuriat, succès médiatique, entrée en politique, puis — quelques années plus tard — convocation au parquet. Nadiem Makarim, fondateur de Gojek (la super-app indonésienne qui a fini par fusionner avec Tokopedia pour former GoTo), illustre cette séquence presque trop parfaitement. Selon Reuters, il est désormais poursuivi pour corruption dans une affaire d'achat massif de Chromebooks pour les écoles indonésiennes.

Les faits visés : entre 2020 et 2022, alors qu'il dirigeait le ministère de l'Éducation, de la Culture, de la Recherche et de la Technologie, le ministère a lancé un programme d'équipement numérique des établissements scolaires. Le marché : des centaines de milliers de Chromebooks destinés aux élèves. Le montant : environ 9,9 trillions de roupies (environ 600 millions d'euros). Les procureurs estiment qu'environ 1,98 trillion (≈ 120 M€) constituerait un préjudice à l'État.

😏 Côté cynique
Quand un programme public de 600 M€ se fait attaquer pour 120 M€ de pertes présumées, on se dit que la marge d'erreur tolérée par les marchés publics indonésiens fonctionne à peu près comme celle d'une roulette : à peu près une chance sur deux que le numéro sorte.

Le reproche : favoritisme et appel d'offres orienté

Selon les éléments rapportés par Tempo, l'enquête menée par le parquet général indonésien (équivalent du PNF) porte sur plusieurs points : (1) le choix de Chromebooks aurait été « décidé en amont », sans procédure d'appel d'offres équitable comparant les alternatives techniques (Windows, iPad, solutions locales) ; (2) certains fournisseurs auraient été « préidentifiés » avant la publication officielle des appels d'offres ; (3) le programme aurait été déployé sans étude de besoin sérieuse dans plusieurs régions où la connectivité internet était insuffisante pour utiliser les machines.

Sur ce dernier point, plusieurs rapports internes du ministère, désormais versés au dossier, indiquaient que les Chromebooks — qui dépendent fortement de Google Workspace en ligne — étaient inadaptés à des écoles rurales sans connexion stable. Le programme aurait néanmoins été poursuivi.

18 ans de prison requis : une demande lourde

Le parquet anticorruption a requis le 8 mai 2026, selon Reuters, une peine de 18 ans de prison et une amende de plusieurs centaines de milliards de roupies contre Nadiem Makarim. C'est une demande très lourde — qui reflète à la fois la gravité juridique retenue (corruption avec préjudice à l'État dépassant 100 M€) et la dimension symbolique recherchée par le procureur.

Le verdict n'est pas attendu avant plusieurs semaines. La défense de Makarim plaide la bonne foi administrative, l'urgence sanitaire du Covid-19 (qui avait accéléré la décision en 2020), et conteste le calcul du préjudice. Plusieurs anciens collaborateurs du ministère sont également poursuivis.

Le contexte politique indonésien

Nadiem Makarim avait été nommé ministre en 2019 par le président Joko Widodo. Il faisait partie de cette génération de « ministres-techniciens » recrutés en dehors des partis pour incarner une modernisation administrative. Sa nomination avait été saluée internationalement — son profil (Harvard, McKinsey, fondateur de Gojek) cochait toutes les cases du capitalisme moderne.

Son éviction du gouvernement, en 2024, avait précédé l'ouverture de l'enquête. L'arrivée au pouvoir de Prabowo Subianto début 2025 a changé la donne politique : son administration a multiplié les enquêtes sur les héritiers Widodo, y compris dans le numérique. Plusieurs commentateurs indonésiens lisent le dossier Makarim à la lumière de cette recomposition politique — sans pour autant remettre en cause la solidité des faits reprochés.

Nadiem Makarim
Photo : Wikimedia Commons — Nadiem Makarim, fondateur de Gojek puis ministre indonésien de l'Éducation entre 2019 et 2024. Symbole déchu de la « start-up nation » asiatique.

Pourquoi l'affaire dépasse l'Indonésie

Ce dossier intéresse au-delà de Jakarta pour deux raisons. Premièrement, il met en cause Google indirectement, puisque les Chromebooks dépendent de l'écosystème ChromeOS / Workspace. Google n'est pas poursuivi, et n'a pas été informé en amont d'un éventuel favoritisme — la responsabilité présumée porte sur les choix internes du ministère. Mais l'affaire pourrait influencer d'autres décisions d'équipement scolaire dans la région (Vietnam, Philippines, Thaïlande), où Google pousse activement les Chromebooks.

Deuxièmement, l'affaire est devenue un cas d'école pour les ONG qui critiquent les programmes « numérique pour l'éducation » mal calibrés : équipement massif déployé sans formation des enseignants, sans infrastructure réseau, sans contenu pédagogique adapté. Plusieurs organisations internationales (UNESCO incluse) l'ont déjà cité.

😏 Côté cynique
Acheter 600 M€ de tablettes à des écoles sans internet, c'est le genre de décision qui, en présentation PowerPoint, ressemble à une révolution. En audit, ça ressemble à une note de frais.

Ce qu'il faut retenir

Nadiem Makarim n'a pas encore été jugé. Le verdict est attendu dans plusieurs semaines. Il bénéficie de la présomption d'innocence. La requête de 18 ans est une demande du parquet — c'est le tribunal qui tranchera, et son jugement sera susceptible d'appel. Les éléments factuels (montants, choix techniques contestés, déficit de connectivité) sont publics et documentés par Reuters, Tempo et plusieurs rapports d'audit internes désormais versés au dossier.

Au-delà du cas individuel, le dossier illustre une question structurelle : comment auditer en amont les programmes publics massifs d'équipement numérique, dans des pays où la fascination pour la « technologie qui résout tout » peut court-circuiter les procédures normales de marché public ? L'Indonésie n'est pas seule. Plusieurs États européens — y compris la France — ont connu, à leur échelle, des dossiers analogues sur les manuels scolaires numériques ou les tablettes en collège.