Malte est un petit pays, mais ses scandales savent voyager en première classe. L'affaire des hôpitaux publics confiés à Vitals Global Healthcare puis à Steward Health Care est devenue l'un des dossiers les plus emblématiques de la justice maltaise : un contrat opaque, des hôpitaux qui se dégradent, et un ancien Premier ministre désormais inculpé.

Selon Reuters, en mai 2024, Joseph Muscat, Premier ministre de Malte de 2013 à 2020, a été inculpé dans une affaire de corruption liée à un contrat public de santé signé en 2015. Il a plaidé non coupable. L'enquête, ouverte depuis plusieurs années, s'est accélérée après l'arrêt en 2023 de la Cour constitutionnelle maltaise qui annulait le contrat hospitalier au motif d'une fraude présumée dès l'origine.

Le contrat au cœur du dossier portait sur la gestion de trois hôpitaux publics maltais confiée à Vitals Global Healthcare, une société jusque-là peu connue, dans le cadre d'une concession de très longue durée. La société devait moderniser, gérer et opérer les hôpitaux, en échange de versements publics massifs. Vitals a cédé le contrat à Steward Health Care, un opérateur américain, dans un schéma jugé hautement opaque par les enquêteurs maltais.

😏 Côté cynique
À Malte, le terme « partenariat public-privé » a fini par désigner une situation où l'État finance, le public hospitalier souffre, et le privé encaisse — souvent sans qu'on sache vraiment qui se cache derrière le « privé ».
Joseph Muscat
Photo : Wikimedia Commons — Joseph Muscat, longtemps Premier ministre de Malte et désormais figure centrale d'une instruction qui s'attaque au cœur du système hospitalier insulaire.

Un dossier indissociable du meurtre de Daphne Caruana Galizia

L'affaire Vitals/Steward ne peut pas être totalement détachée du contexte politique maltais : la journaliste d'investigation Daphne Caruana Galizia, assassinée en 2017, enquêtait précisément sur les contrats publics signés sous le gouvernement Muscat, y compris dans le secteur de la santé et de l'énergie. Plusieurs personnes proches du pouvoir de l'époque ont depuis été mises en cause dans différentes procédures, dont l'ancien chef de cabinet du Premier ministre, Keith Schembri.

Joseph Muscat avait fini par démissionner en janvier 2020, sous la pression de l'enquête sur l'assassinat de Caruana Galizia. Il s'était présenté à l'époque comme une victime d'une « cabale » médiatique. L'inculpation de 2024 dans le dossier hospitalier ramène désormais directement à des décisions prises sous sa propre administration.

😏 Côté cynique
À Malte, la « stabilité institutionnelle » désigne parfois la capacité à conclure des contrats publics complexes en un temps record — généralement plus court que celui qu'il faudra à la justice pour les comprendre.

Ce qui se joue maintenant

Le procès, lorsqu'il s'ouvrira, devra trancher plusieurs questions : qui a réellement profité du contrat ? Y a-t-il eu rétrocommissions ? Les structures intermédiaires utilisées (sociétés offshore, prête-noms) étaient-elles connues du gouvernement maltais ? Pour Bruxelles, l'enjeu dépasse Malte : la Commission européenne suit attentivement ce dossier, considéré comme un test grandeur nature de la capacité de l'État de droit maltais à juger ses propres anciens dirigeants.

Joseph Muscat conteste toute culpabilité. Il a affirmé être visé pour des raisons politiques. La justice maltaise, elle, doit désormais démontrer qu'elle est capable de séparer le politique du judiciaire — sur une île où les deux ont longtemps occupé les mêmes bureaux.