Bruxelles possède une capacité presque artistique à produire des structures de contrôle toujours plus sophistiquées : agences européennes, mécanismes de conformité, audits transnationaux, dispositifs antifraude. Puis, soudain, l'une de ces structures se retrouve elle-même au centre d'une enquête embarrassante. Le 3 décembre 2024, le Parquet européen (EPPO) a perquisitionné au Collège d'Europe à Bruges — l'établissement « nursery » des futurs hauts fonctionnaires européens — et au siège du Service européen pour l'action extérieure (SEAE) à Bruxelles.

Au centre du dossier : Federica Mogherini, ancienne Haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères (2014-2019), ancienne vice-présidente de la Commission européenne, et rectrice du Collège d'Europe depuis 2020. Selon les éléments rapportés par Politico Europe et Le Soir, elle a été brièvement placée en garde à vue puis libérée. Aucune mise en examen formelle ne la vise à ce stade.

😏 Côté cynique
Quand l'institution qui produit les hauts fonctionnaires européens reçoit la visite du Parquet européen, on est dans une figure de style narrative que les communicants n'avaient pas prévue.

Le périmètre de l'enquête

Selon le communiqué officiel de l'EPPO, l'enquête porte sur la passation d'un programme de formation destiné aux futurs diplomates de l'Union européenne, financé par le SEAE (Service européen pour l'action extérieure) et confié au Collège d'Europe. L'EPPO soupçonne que la procédure d'attribution aurait été conduite dans des conditions qui auraient avantagé le Collège d'Europe — institution dirigée, depuis 2020, par celle-là même qui occupait, jusqu'en 2019, le poste de tutelle de la diplomatie européenne.

Les qualifications juridiques évoquées par le Parquet européen incluent fraude aux marchés publics, corruption et violation du secret professionnel. Le périmètre exact des personnes visées n'a pas été rendu public ; outre Mogherini, plusieurs autres personnalités du SEAE et du Collège d'Europe ont été auditionnées.

Pourquoi le symbole est explosif

L'affaire Mogherini est, sur le plan symbolique, particulièrement lourde pour les institutions européennes. Trois éléments l'expliquent :

  • Elle vise une ancienne vice-présidente de la Commission européenne, l'une des fonctions exécutives les plus élevées de l'UE.
  • Elle implique le Collège d'Europe, institution emblématique de la formation des élites européennes depuis 1949 — une « crèche » de futurs commissaires, ambassadeurs et hauts fonctionnaires.
  • Elle est menée par le Parquet européen lui-même, qui démontre par cette action qu'il est opérationnel, qu'il ose viser des cibles institutionnelles majeures, et qu'il ne se limite pas aux dossiers de moyenne taille dans les États membres.

Pour Mogherini, cette enquête arrive dans un contexte politique particulier. Italienne, ancienne ministre des Affaires étrangères de Matteo Renzi avant son passage à Bruxelles, elle conservait jusqu'à présent une image institutionnelle solide. La voir entrer en garde à vue, même brièvement, modifie durablement cette image — quel que soit le verdict final.

Federica Mogherini
Photo : Wikimedia Commons — Federica Mogherini, Haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères de 2014 à 2019. Devenue rectrice du Collège d'Europe à Bruges en 2020. Placée en garde à vue puis libérée le 3 décembre 2024.

Le contexte plus large : Bruxelles sous pression

L'enquête EPPO sur Mogherini n'est pas isolée. Le Parquet européen a multiplié, depuis 2022, les enquêtes sur des dossiers touchant directement les institutions européennes elles-mêmes : Qatargate (Parlement européen, 2022), enquêtes sur des cabinets de commissaires, contrats de communication suspects, et désormais Collège d'Europe / SEAE. Le message implicite est cohérent : aucune institution européenne n'est, par construction, au-dessus du Parquet.

C'est aussi, paradoxalement, une bonne nouvelle institutionnelle. Pendant des années, l'argument standard contre les critiques de la gouvernance européenne était que « Bruxelles s'auto-régule ». La crédibilité de cet argument dépendait de la capacité réelle des institutions à surveiller leurs propres acteurs. L'EPPO démontre, par cette action, qu'un dispositif indépendant et efficace existe désormais — au moins en théorie, et de plus en plus en pratique.

La défense Mogherini

L'entourage de Federica Mogherini affirme qu'elle a « pleinement coopéré » avec les enquêteurs, qu'elle conteste les soupçons sur le fond, et qu'elle reste « sereine » quant à l'issue de la procédure. Le Collège d'Europe, dans un communiqué, indique que l'institution coopère avec l'enquête et n'envisage aucune modification de la gouvernance à ce stade. Les éventuelles conséquences statutaires (démission, suspension) dépendront de l'évolution juridique du dossier.

L'argument défensif central porte sur la nature du programme de formation visé : selon les défenseurs, il ne s'agissait pas d'un marché public au sens strict, mais d'une collaboration institutionnelle entre le SEAE et le Collège d'Europe, traitée selon des procédures spécifiques aux subventions inter-institutionnelles. La qualification juridique précise — marché public ou subvention — sera déterminante pour la suite.

😏 Côté cynique
« Collaboration institutionnelle » est l'une des formules juridiques préférées de Bruxelles. Elle signifie souvent : « nous étions presque la même institution, ça compliquerait artificiellement le dossier d'appeler ça un marché public. »

Ce qu'il faut retenir

Federica Mogherini n'est pas inculpée à ce stade. Elle a été placée en garde à vue le 3 décembre 2024 et libérée le même jour. L'enquête de l'EPPO se poursuit. Elle bénéficie pleinement de la présomption d'innocence. Les éléments factuels (perquisitions, garde à vue, périmètre du programme visé) sont publics et documentés par l'EPPO, Politico Europe et Le Soir.

Au-delà du cas individuel, le dossier marque un tournant institutionnel : le Parquet européen peut et ose enquêter au sommet de l'écosystème institutionnel européen. Pour Bruxelles, c'est une épreuve de maturité démocratique — pas la première, pas la dernière. Le message envoyé aux autres responsables des institutions est clair : « vous êtes désormais aussi des justiciables. »