En mars 2022, le Sénat français publie un rapport accablant : l'État a versé plus d'un milliard d'euros à des cabinets de conseil privés entre 2018 et 2021. McKinsey, BCG, Roland Berger, Capgemini et d'autres ont conseillé tout — de la stratégie vaccinale aux retraites, en passant par les missions de réforme. Le Parquet national financier a depuis ouvert deux enquêtes.

Le rapport sénatorial du 17 mars 2022, intitulé « Un phénomène tentaculaire : l'influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques », chiffre à plus d'un milliard d'euros les honoraires versés par l'État français à des cabinets de conseil entre 2018 et 2021. Le rapport est cosigné par Éliane Assassi (Communiste) et Arnaud Bazin (Les Républicains) — un attelage politique inhabituel qui en dit long sur le consensus sur le sujet.

Les missions concernées couvrent un spectre étonnamment large :

  • Stratégie vaccinale COVID (McKinsey, plusieurs missions, près de 12 M€) ;
  • Réforme de l'aide juridictionnelle (Cap Gemini Invent) ;
  • Évaluation du plan de réforme des retraites (multiples cabinets) ;
  • Politique de la ville, numérique de l'État, transformation publique

Le rapport pointe aussi un phénomène saisissant : entre 2018 et 2020, McKinsey France n'aurait pas payé d'impôt sur les sociétés en France pendant dix ans, malgré des dizaines de millions d'euros de chiffre d'affaires annuel. La société se déclarait en pertes structurelles, ses bénéfices remontant majoritairement vers les structures américaines et néerlandaises du groupe via des paiements internes.

😏 Côté cynique
La logique fiscale de McKinsey : conseiller l'État sur sa stratégie de transformation, encaisser plusieurs millions, déclarer une perte fiscale, et facturer la prochaine mission. C'est ce qu'on appelle un cercle vertueux — pour le cercle.
Bercy, ministère de l'Économie et des Finances
Photo : Wikimedia Commons — Bercy, ministère de l'Économie et des Finances. C'est ici que les contrats de conseil ont été signés, ici aussi que la fiscalité de McKinsey France a été examinée.

Les deux enquêtes du PNF

Suite au rapport sénatorial, le Parquet national financier ouvre deux enquêtes distinctes :

  1. Une enquête fiscale, en mars 2022, sur le « blanchiment aggravé de fraude fiscale aggravée » concernant McKinsey France. L'enquête vise les transferts intra-groupe qui auraient permis d'effacer artificiellement les bénéfices français.
  2. Une enquête sur la régularité des marchés publics, en novembre 2022, suite à des soupçons de favoritisme dans l'attribution de certaines missions à des cabinets dont les anciens membres travaillent désormais à l'Élysée ou au cabinet du Premier ministre.

Les deux enquêtes sont toujours en cours. McKinsey France conteste l'ensemble des accusations et soutient s'être conformé aux règles fiscales et de la commande publique françaises.

Le « pantouflage » McKinsey-Élysée

L'autre point sensible : la circulation des cadres entre McKinsey et la haute fonction publique. Plusieurs ex-McKinsey ont occupé des postes-clés à l'Élysée et dans les cabinets ministériels depuis 2017. À l'inverse, plusieurs ex-conseillers de l'Élysée ont rejoint McKinsey ou des cabinets concurrents. La Commission de déontologie de la fonction publique a validé la plupart de ces mouvements, mais le rapport sénatorial estime que les garde-fous sont « manifestement insuffisants ».

😏 Côté cynique
Un haut fonctionnaire passe deux ans à l'Élysée pour décider qui obtient des contrats de conseil, puis rejoint un cabinet de conseil qui en avait obtenus. Personne ne voit le conflit d'intérêts, parce que techniquement, il a respecté son délai de carence de six mois. C'est ce qu'on appelle l'éthique procédurale française.