L'affaire des « cahiers » en Argentine ressemble à un roman de corruption écrit avec une simplicité presque déconcertante : un chauffeur tient pendant des années un journal de bord, en notant méticuleusement des trajets, des sacs, des adresses et des noms — et au bout d'une décennie, la justice y voit un système institutionnalisé de pots-de-vin.

Selon Reuters, Cristina Fernández de Kirchner, ancienne présidente d'Argentine de 2007 à 2015 et vice-présidente jusqu'en 2023, est désormais renvoyée devant la justice dans le dossier dit des « cuadernos de las coimas » — les cahiers des pots-de-vin. L'enquête, ouverte en 2018, porte sur un système présumé organisé entre des entreprises de travaux publics et des hauts fonctionnaires sous les gouvernements kirchneristes.

Le dossier s'est construit autour des notes d'Oscar Centeno, ancien chauffeur de Roberto Baratta, haut fonctionnaire du ministère de la Planification fédérale. Centeno aurait consigné pendant des années les déplacements de son patron : adresses où il déposait des sacs, montants approximatifs, contreparties supposées. Ces carnets, retrouvés par un journaliste argentin et remis à la justice, sont devenus le pivot d'une instruction qui implique des entrepreneurs, des fonctionnaires et plusieurs anciens ministres.

😏 Côté cynique
En Argentine, ce qui pose problème n'est pas tant que les pots-de-vin existent — c'est qu'ils aient été notés à la main, datés, et conservés. La vraie infraction présumée, c'est la rigueur administrative.
Cristina Kirchner
Photo : Wikimedia Commons — Cristina Fernández de Kirchner, figure centrale d'un quart de siècle de vie politique argentine — et défendresse autoproclamée d'un péronisme « propre ».

Un mécanisme présumé extrêmement organisé

Selon les éléments versés au dossier, les pots-de-vin auraient été versés en cash par des entrepreneurs ayant obtenu des marchés publics, en particulier dans le secteur des grands travaux d'infrastructure. Les sommes auraient été collectées par des intermédiaires et transportées jusqu'à des résidences officielles, dont — selon l'accusation — celle de Cristina Kirchner. L'ancienne présidente a toujours nié toute implication et dénoncé une instrumentalisation politique de la justice par ses adversaires.

Cristina Kirchner cumule déjà plusieurs procédures judiciaires : condamnation en première instance dans l'affaire de la « Route nationale 7 » en 2022, qu'elle conteste en appel, plus diverses enquêtes pour blanchiment, association illicite et trafic d'influence. La défense pointe les délais, les contradictions de témoignages et la dimension politique des poursuites.

😏 Côté cynique
En Argentine, l'expression « ancienne présidente » signifie en pratique : « personne qui a quitté la Casa Rosada mais pas les tribunaux ».

Pourquoi le dossier compte au-delà de Kirchner

L'affaire des cahiers ne concerne pas seulement une personne. Si les faits étaient confirmés, ils décriraient un mécanisme structuré et durable, à l'intersection de l'État et du secteur des travaux publics — exactement le type de schéma que l'on retrouve dans d'autres scandales latino-américains comme Lava Jato au Brésil. La question pour la justice argentine n'est donc pas seulement « Kirchner a-t-elle reçu de l'argent ? », c'est « le système qu'on lui prête a-t-il existé ? ».

Le procès s'annonce long. Les nominations à la Cour suprême, le calendrier électoral et l'instabilité économique pourraient peser autant que les preuves. Mais une chose semble acquise : en Argentine, la mémoire institutionnelle a parfois la forme d'un cahier d'écolier oublié dans une boîte à gants.