Il y a des gouverneurs qui laissent des routes derrière eux. Ferdinand Waititu, ex-gouverneur du comté de Kiambu, au nord de Nairobi, laisse surtout une jurisprudence. Le 14 octobre 2026, la juge Rose Ougo, de la division anticorruption de la High Court kényane, a rejeté son appel et confirmé sa condamnation dans l'affaire d'un marché de voirie de 588 millions de shillings (environ 3,9 millions d'euros). Cerise sur le bitume : elle a aussi annulé les relaxes obtenues en première instance sur les chefs de blanchiment.
Précisons d'emblée le statut juridique, parce qu'il compte. Ferdinand Waititu n'est pas un « suspect » ni un « mis en cause » : il a été reconnu coupable en première instance en février 2025, et cette culpabilité vient d'être confirmée en appel. Le droit kényan permet encore, en principe, un second appel devant la Cour d'appel, limité aux questions de droit ; la presse consultée ne fait état d'aucune annonce en ce sens à ce stade. Sur le volet blanchiment, la condamnation a été prononcée par la juridiction d'appel mais la peine n'était pas encore fixée au moment où nous écrivons.
Un marché de bitume, une société amie et un intérêt « indirect »
L'affaire remonte à l'exercice 2017/2018. Le comté de Kiambu attribue à la société Testimony Enterprises Limited un contrat de 588 millions de shillings pour transformer des routes en gravier en routes bitumées dans plusieurs sous-comtés. Une plainte est déposée en 2017, la Commission d'éthique et de lutte contre la corruption (EACC) enquête à partir de 2019, et les poursuites sont engagées en juillet 2021, selon Capital FM.
Le 12 février 2025, le tribunal anticorruption de Milimani, à Nairobi, rend son verdict. Le magistrat en chef Thomas Nzioki retient notamment le conflit d'intérêts : Waititu aurait obtenu, via sa propre société, un intérêt personnel indirect d'environ 25,6 millions de shillings versés par Testimony. Son épouse, Susan Wangari Ndung'u, est reconnue coupable d'avoir reçu environ 7,2 millions de shillings de la même entreprise. Le tribunal constate aussi que les dirigeants de Testimony avaient glissé de faux diplômes dans leur offre et obtenu frauduleusement quelque 147 millions de shillings du comté.
Les autres chefs retenus forment un inventaire assez complet du manuel de la commande publique à l'envers : abus de fonction, détention de biens suspects, pratiques frauduleuses de passation de marché et manquement délibéré aux règles de passation. Le lendemain, Waititu écope de 12 ans de prison, selon The Standard. Ses demandes de libération sous caution pendant l'appel ont ensuite été rejetées.
Des faux diplômes pour décrocher un chantier routier : au moins, l'entreprise savait déjà poser une couche de vernis.
Ce que la juge Ougo a décidé
Selon The Standard, la juge a rejeté les appels contre les déclarations de culpabilité et les peines sur huit chefs d'accusation, confirmé la peine de 12 ans et maintenu l'interdiction d'exercer une fonction publique pendant 10 ans. Elle a également jugé que les amendes obligatoires, calculées sur le bénéfice tiré de l'infraction ou la perte causée, avaient été régulièrement prononcées, et écarté l'argument selon lequel les peines de prison par défaut d'amende étaient illégales.
Sont concernés, outre l'ancien gouverneur : son épouse Susan Wangari Ndung'u, l'ancien directeur des routes et des travaux publics du comté Luka Mwangi Wahinya, et Charles Chege Mbuthia, directeur de Testimony Enterprises, d'après KBC et Business Today.
Le coup le plus sévère est ailleurs. Le parquet avait fait appel des relaxes pour blanchiment. La juge a fait droit à cet appel incident : « The acquittals are set aside » (« les relaxes sont annulées »), a-t-elle tranché, selon The Standard, qui précise que des déclarations de culpabilité ont été prononcées. N'ayant pas compétence pour fixer la peine en premier ressort, la High Court a renvoyé les quatre condamnés devant le tribunal des magistrats anticorruption de Milimani pour les plaidoiries sur la peine et le prononcé de la sanction, fixés au 19 octobre 2026 selon KBC. Les peines éventuelles se confondront avec celles déjà infligées.
En première instance, le gouverneur avait été blanchi du blanchiment. En appel, la juge a relancé la machine : programme long, essorage complet.
L'EACC sort la calculatrice : 170 millions à récupérer
L'EACC a salué la décision, insistant sur le rétablissement des chefs de blanchiment, jugé déterminant pour suivre l'argent. Car la prison ne rembourse rien. La Commission indique poursuivre une procédure civile distincte visant à recouvrer 170 millions de shillings (environ 1,1 million d'euros) auprès de Waititu et de Testimony Enterprises, présentés comme des produits présumés de la corruption. Cette procédure est toujours pendante : rien n'est acquis tant que le juge civil n'a pas statué.
Ce n'est pas le premier passage à la caisse. En décembre 2025, dans un dossier distinct d'enrichissement inexpliqué, le tribunal anticorruption avait déjà ordonné la confiscation d'actifs d'environ 131,2 millions de shillings liés à Waititu et à des tiers associés : des biens à Thindigua (environ 64 millions), un engin Caterpillar (environ 11 millions), deux véhicules, un bien lié à son épouse et un autre lié à une société de promotion immobilière, selon KBC.
De « Baba Yao » à la cellule
Waititu, surnommé « Baba Yao » (« leur père » en kiswahili), avait été élu gouverneur de Kiambu en 2017 avant d'être destitué par le Sénat en janvier 2020. Depuis, son parcours judiciaire s'est transformé en feuilleton à épisodes : gel d'avoirs, condamnation, refus de caution, confiscation, et désormais confirmation en appel.
Le dossier Waititu est devenu un cas d'école pour l'EACC, qui a longtemps essuyé le reproche de voir ses gros dossiers s'enliser. Ici, la chaîne pénale est allée au bout : enquête, procès, condamnation, appel rejeté. C'est assez rare, dans la lutte anticorruption kényane, pour qu'on le note. Reste la question qui fâche partout : combien de shillings reviendront réellement dans les caisses du comté, et combien de routes de Kiambu attendent encore leur bitume.
Dix ans d'interdiction de fonction publique. Pour un homme condamné à douze ans de prison, c'est presque une formalité : il aura le temps de purger l'une avant de pouvoir enfreindre l'autre.
Et maintenant ?
Trois échéances. D'abord, l'audience du 19 octobre 2026 devant le tribunal de Milimani, consacrée à la peine pour les chefs de blanchiment : les sanctions prononcées se confondront avec les peines existantes. Ensuite, un éventuel second appel devant la Cour d'appel, sur des points de droit, que la défense pourrait encore former. Enfin, la procédure civile de l'EACC sur les 170 millions de shillings, dont l'issue reste ouverte.
Sur le plan pénal, Ferdinand Waititu et ses coaccusés sont aujourd'hui condamnés en première instance et en appel pour les infractions de corruption ; la présomption d'innocence ne joue plus sur ces chefs, sous réserve d'un éventuel recours. Elle continue en revanche de s'appliquer pleinement aux allégations de la procédure civile de l'EACC, qui ne sont à ce stade que des prétentions d'une partie devant un juge.
Ce qu'il faut retenir
- Le 14 octobre 2026, la juge Rose Ougo (High Court, division anticorruption) a confirmé la condamnation de Ferdinand Waititu prononcée le 12 février 2025.
- Peine de 12 ans et interdiction de fonction publique de 10 ans maintenues.
- Les relaxes pour blanchiment sont annulées ; peine attendue le 19 octobre 2026 à Milimani.
- Dossier : un marché routier de 588 M KSh attribué à Testimony Enterprises en 2017/2018.
- L'EACC réclame au civil 170 M KSh (procédure pendante), après une confiscation de 131,2 M KSh en décembre 2025.
Verdict Magouilles & Compagnie
Magouille ou calomnie ? Ici, ce sont deux juridictions successives qui ont tranché. Verdict : au Kenya, le bitume a mis huit ans à prendre, mais il a fini par coller.
⚖ Votre verdict Live
Selon vous, ce dossier relève-t-il de la magouille — ou de la calomnie ?
📚 Nos sources
- The Standard — Blow to Waititu as High Court upholds 12-year sentence in Sh588m graft case
- KBC — Court upholds Waititu's conviction as EACC seeks to recover Ksh170M
- Kenyans.co.ke — EACC to Recover Ksh170 Million from Waititu After High Court Ruling
- Business Today Kenya — Court Upholds Former Kiambu Governor Waititu's Conviction, Overturns Money Laundering Acquittal
- Capital FM — Court to rule on EACC bid to recover millions in Waititu graft case
- The Standard — Court denies Waititu bail in his appeal against 12-year jail term
❓ Questions fréquentes
Ferdinand Waititu est-il définitivement condamné ?
Il a été reconnu coupable en première instance le 12 février 2025, et cette condamnation a été confirmée en appel par la High Court le 14 octobre 2026. En droit kényan, un second appel devant la Cour d'appel, limité aux questions de droit, reste en principe possible ; aucune annonce en ce sens n'apparaît dans la presse consultée.
Que change l'annulation des relaxes pour blanchiment ?
La High Court a annulé les relaxes prononcées en première instance sur les chefs de blanchiment et renvoyé les condamnés devant le tribunal anticorruption de Milimani pour la fixation de la peine, prévue le 19 octobre 2026. Les peines éventuelles se confondront avec celles déjà prononcées.
D'où viennent les 170 millions de shillings réclamés par l'EACC ?
Il s'agit d'une procédure civile distincte, toujours pendante, par laquelle l'EACC cherche à recouvrer 170 millions de shillings auprès de Waititu et de Testimony Enterprises, qu'elle présente comme des produits présumés de la corruption liés au marché routier de 588 millions.
Quel est le marché en cause ?
Un contrat de 588 millions de shillings attribué par le comté de Kiambu à Testimony Enterprises Limited lors de l'exercice 2017/2018 pour bitumer des routes en gravier dans plusieurs sous-comtés.
