Dans le grand roman du scandale 1MDB, Jho Low occupe une place très particulière : celle du personnage central que tout le monde cite, que plusieurs États recherchent, mais qui continue, depuis bientôt dix ans, de rester hors de portée. Et voilà qu'en mai 2026, selon plusieurs médias, le financier malaisien fugitif aurait demandé une grâce présidentielle à Donald Trump pour effacer les charges américaines qui pèsent contre lui.

La boucle est presque trop parfaite : après les yachts, les biopics Hollywood, les amendes Goldman Sachs, les fonds souverains, les sociétés écrans et les milliards évaporés, voici maintenant l'option « pardon présidentiel ». La finance internationale a décidément un sens du scénario très supérieur à beaucoup de séries.

Selon Reuters, qui cite plusieurs sources proches du dossier le 12 mai 2026, Low Taek Jho a sollicité une grâce présidentielle. La Maison-Blanche n'a, à ce stade, ni confirmé ni infirmé l'existence d'une telle demande formelle. Le Wall Street Journal a complété l'information en précisant que plusieurs lobbyistes liés à l'environnement Trump auraient été contactés.

😏 Côté cynique
Quand un homme recherché par trois continents finit par envoyer ses lobbyistes négocier avec la Maison-Blanche, ce n'est pas une fuite — c'est un projet de carrière post-blanchiment.

1MDB en bref : le plus gros casse financier asiatique

Pour comprendre ce que Jho Low cherche à effacer, il faut rappeler ce qu'est 1MDB. 1Malaysia Development Berhad est un fonds souverain malaisien créé en 2009 sous le Premier ministre Najib Razak. Officiellement destiné à financer le développement national, le fonds a été utilisé entre 2009 et 2015 — selon les enquêtes ultérieures de plusieurs juridictions (États-Unis, Singapour, Suisse, Royaume-Uni, Malaisie) — comme une vaste pompe à détournements.

Le montant total des détournements présumés est estimé à environ 4,5 milliards de dollars. Le mécanisme reposait sur des émissions obligataires structurées par Goldman Sachs (qui a payé des amendes record pour son rôle), des partenariats joints avec des fonds opaques basés au Moyen-Orient et aux Caraïbes, et des flux financiers redirigés vers des comptes contrôlés par un petit groupe d'opérateurs, dont Jho Low.

Le rôle Jho Low

Sans titre officiel au sein de 1MDB, sans poste gouvernemental, sans statut bancaire, Jho Low a occupé pendant six ans une position pivot dans le dispositif. Il était l'intermédiaire entre les acteurs financiers internationaux, les responsables politiques malaisiens et les bénéficiaires finaux. Les enquêtes ont documenté son train de vie spectaculaire :

  • Yacht Equanimity de 91 mètres (saisi en 2018, revendu pour environ 126 millions de dollars).
  • Tableaux de Picasso et Monet.
  • Avion Bombardier Global 5000.
  • Appartements à New York (Time Warner Center, Park Laurel), Los Angeles, Londres.
  • Financement du film « The Wolf of Wall Street » de Martin Scorsese (2013), via une société de production proche.
  • Soirées privées avec célébrités (Leonardo DiCaprio, Jamie Foxx, Paris Hilton).

Tout cela financé, selon les enquêteurs, par les flux 1MDB. Le scénario aurait été refusé par un script-doctor pour « manque de subtilité ».

Les procédures juridiques

Le Department of Justice américain a, dès 2016, ouvert une vaste procédure de récupération d'actifs (civil forfeiture) et inculpé Jho Low pour blanchiment, conspiration de corruption et violation des lois américaines sur les fonds étrangers. Plusieurs centaines de millions de dollars d'actifs identifiés comme acquis avec les flux 1MDB ont été saisis aux États-Unis et restitués à la Malaisie.

D'autres juridictions ont également engagé des procédures : Singapour, Suisse, Royaume-Uni, Hong Kong. Plusieurs collaborateurs de Jho Low ont été condamnés. Goldman Sachs a payé un règlement global d'environ 5 milliards de dollars tous volets confondus, avec une amende DOJ de 2,9 milliards de dollars en octobre 2020, et a vu plusieurs anciens cadres (notamment Tim Leissner) condamnés.

Mais Jho Low lui-même n'a jamais été jugé. Selon plusieurs sources, il résiderait depuis 2016 en Chine continentale, qui ne dispose pas d'accord d'extradition avec les États-Unis. La Malaisie a, à plusieurs reprises, demandé son extradition — sans succès.

Yacht Equanimity
Photo : Wikimedia Commons — Le yacht Equanimity de Jho Low, photographié à Villefranche-sur-Mer. Saisi par les autorités indonésiennes en 2018, il a été revendu pour environ 126 millions de dollars en 2019, les fonds étant restitués à la Malaisie.

Pourquoi une grâce, et pourquoi maintenant ?

La demande de grâce, si elle se confirme, repose sur une équation politique précise. Donald Trump a, depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, démontré une liberté inhabituelle dans l'usage du pouvoir de grâce présidentielle :

  • Grâces massives pour les condamnés du 6 janvier 2021 (assaut du Capitole), dès le premier jour de son second mandat.
  • Grâces individuelles pour plusieurs proches politiques et économiques.
  • Annonces publiques de « réexamen » de procédures fédérales jugées « partisanes ».

Dans ce contexte, la demande de grâce Jho Low s'inscrit dans une logique opportune : tester la perméabilité du pouvoir présidentiel à des dossiers internationaux complexes, où les bénéficiaires américains du pardon (lobbyistes, intermédiaires, conseillers) peuvent eux-mêmes en tirer profit. Le réseau d'intermédiaires qui aurait approché la Maison-Blanche inclurait, selon le WSJ, plusieurs figures liées au monde du divertissement et de la finance asiatique proches de l'entourage Trump.

L'enjeu institutionnel

Une éventuelle grâce de Jho Low aurait des conséquences politiques majeures, bien au-delà du cas individuel :

  • Elle déclencherait une crise diplomatique avec la Malaisie, qui poursuit Jho Low depuis dix ans.
  • Elle compromettrait la coopération judiciaire internationale en matière de lutte contre la corruption transfrontalière.
  • Elle fragiliserait la position des procureurs fédéraux américains dans plusieurs autres dossiers internationaux en cours.
  • Elle ouvrirait un précédent dont d'autres figures recherchées par la justice américaine pourraient se prévaloir.

Plusieurs élus démocrates et certains républicains modérés ont, selon Reuters, déjà fait connaître leur opposition à toute grâce envisagée. Le Department of Justice maintient officiellement sa volonté de poursuivre Jho Low.

😏 Côté cynique
Un financier en fuite depuis 10 ans qui essaie d'acheter sa tranquillité juridique via le pouvoir présidentiel américain, c'est l'aboutissement d'une carrière où chaque étape — yachts, films, casinos, pardons — était écrite par le même scénariste.

Ce qu'il faut retenir

À ce stade, aucune grâce n'a été accordée. La Maison-Blanche n'a pas formellement confirmé l'existence d'une demande. Jho Low n'a jamais été jugé aux États-Unis — il bénéficie de la présomption d'innocence sur les charges fédérales qui pèsent contre lui. Les éléments factuels (procédures DOJ, saisies d'actifs, condamnations de collaborateurs, structure 1MDB) sont publics et documentés depuis 2016. Cet article respecte la présomption d'innocence.

Au-delà du cas individuel, l'épisode pose une question structurelle sur l'usage politique du pouvoir de grâce dans une démocratie. La Constitution américaine confère au président un pouvoir de grâce très étendu sur les infractions fédérales, sans contrôle judiciaire effectif. Tant que ce pouvoir reste discrétionnaire, il restera vulnérable à des arbitrages politiques dont la lutte contre la corruption transnationale est, par construction, la première victime potentielle.