Dans les villages de l'intérieur sicilien, la sagra est une institution : des stands, des produits du terroir, de la musique, et toute la commune dans la rue. À Sommatino, petite commune de la province de Caltanissetta, la fête aurait eu un ingrédient supplémentaire : une participation « volontaire » réclamée aux exposants. Le 7 juillet 2026, les carabiniers du noyau d'enquête de Caltanissetta ont exécuté l'opération « Scacco » (échec, comme aux échecs) : le maire démissionnaire Salvatore Letizia et l'entrepreneur de Favara Diego Caramazza ont été placés en résidence surveillée. Tous les mis en cause sont présumés innocents.

L'enquête, coordonnée par le parquet de Caltanissetta, vise huit personnes au total, pour des faits qualifiés selon les cas de concussion, de corruption et d'induction indue à donner ou promettre. Deux volets s'entremêlent : un présumé racket de la sagra de novembre 2024, et une série de marchés publics communaux qui, selon les enquêteurs, auraient été assortis de pots-de-vin. Au passage, le juge a ordonné la saisie préventive de 15 000 euros visant l'ancien maire.

Un attentat, puis quinze mois d'écoutes

Tout serait parti d'un épisode sans rapport apparent avec les marchés publics : le 9 mai 2024, des coups de feu ont visé la voiture du maire. Les investigations ouvertes après cet attentat se sont élargies et ont duré de juillet 2024 à octobre 2025, à coups d'interceptions, de vidéosurveillance, de filatures et d'acquisitions de documents à la mairie. Ce que les enquêteurs pensent y avoir trouvé ne concerne plus un règlement de comptes, mais la gestion quotidienne de la commune.

Outre les deux assignations à résidence, le juge des enquêtes préliminaires a prononcé quatre mesures d'interdiction de douze mois : suspension d'un fonctionnaire communal, Roberto Alotta ; interdiction d'exercer et de contracter avec l'administration pour l'architecte Calogero Vendra ; interdiction d'activité dans le BTP pour Luigi Pulci ; interdiction de contracter avec l'administration pour Lorenzo Pulci. La vice-maire Mariangela Castellano et l'adjoint Alessandro Rumeo, eux aussi visés pour concussion, n'ont fait l'objet d'aucune mesure : ils avaient démissionné.

La sagra et son droit d'entrée

Le volet le plus pittoresque concerne la « 3e Sagra dell'Agricoltura – Sommatino sei Tu », organisée en novembre 2024. Selon l'accusation, des élus auraient réclamé aux commerçants et exposants entre 40 et 150 euros par jour, en espèces, sous la menace de leur couper l'électricité ou de leur faire payer plus tard leur refus. Un restaurateur aurait même été prié de fournir des repas gratuits. La presse locale rapporte que le maire aurait lui-même fait le tour des stands pour collecter. Montant estimé de la recette présumée : environ 11 000 euros.

😏 Côté cynique
Même la sagra avait son enveloppe. Avec supplément électricité pour ceux qui voulaient garder la lumière.

Ces « contributions volontaires » sont au cœur du chef de concussion, qui, en droit italien, punit l'agent public abusant de sa fonction pour contraindre quelqu'un à lui remettre de l'argent. La défense conteste l'ensemble des accusations, qui devront être prouvées devant un tribunal.

Des chantiers à prix d'ami… pour qui ?

Le second volet porte sur les travaux publics. D'après les enquêteurs, un responsable du service technique aurait sollicité 50 000 euros en marge d'un chantier de consolidation de la paroi rocheuse de Sant'Anna d'un montant de 981 000 euros ; l'entrepreneur concerné aurait refusé. Autre dossier : 5 000 euros auraient été demandés autour du projet d'une crèche (environ 757 000 euros). Un fonctionnaire aurait également reçu un téléphone d'environ 1 800 euros, un ordinateur et plus de 4 500 euros en liquide en échange de facilités administratives.

Le morceau de choix reste la Villa Garibaldi, le jardin public du village, ainsi que des travaux au cimetière. Selon l'accusation, les chantiers auraient été artificiellement découpés pour rester sous le seuil de 150 000 euros et permettre des attributions directes, sans véritable mise en concurrence. En contrepartie, 45 000 euros de pots-de-vin auraient été répartis à parts égales, 15 000 euros chacun, entre le maire, un technicien communal et un professionnel extérieur. Une variante aurait ensuite gonflé la facture d'environ 30 000 euros. Les 15 000 euros saisis correspondraient à la part que Letizia aurait reçue de Caramazza.

😏 Côté cynique
Découper un marché en tranches fines pour passer sous le seuil, c'est de la charcuterie administrative : tout le monde repart avec sa part.

Résidence surveillée, puis plus rien

La suite judiciaire a été rapide. Le parquet avait demandé la détention en prison pour l'ancien maire ; après son interrogatoire préventif, le juge a opté pour la résidence surveillée. Fin juillet, le tribunal du réexamen (Riesame) a remplacé cette mesure par une obligation de résidence à Sommatino, tandis que Caramazza restait assigné à domicile selon la presse locale. Entre-temps, la Région sicilienne (le président Renato Schifani et l'assesseure Elisa Ingala) a nommé Teresa Burgio commissaire extraordinaire : elle exerce les fonctions du maire et de la junte jusqu'aux prochaines élections.

Le 25 septembre 2026, nouveau rebondissement : le Riesame, présidé par Gabriella Natale, a accueilli l'appel des avocats Vincenzo Vitello et Adriana Vella et révoqué l'obligation de résidence, la présence d'un commissaire à la mairie ayant fait disparaître le risque invoqué. Letizia est donc libre de ses mouvements. Un pourvoi en cassation de la défense, qui conteste la solidité des charges, reste pendant. Les accusations de concussion (sagra) et de corruption (Villa Garibaldi) demeurent, elles, à ce stade de simples hypothèses d'enquête.

Ce qu'il faut retenir

  • Opération « Scacco » des carabiniers, parquet de Caltanissetta, 7 juillet 2026.
  • 8 personnes visées ; l'ex-maire Salvatore Letizia et l'entrepreneur Diego Caramazza assignés à résidence.
  • Sagra de novembre 2024 : 40 à 150 €/jour réclamés aux exposants, ~11 000 € au total selon l'accusation.
  • Villa Garibaldi : 45 000 € de pots-de-vin présumés, 15 000 € saisis.
  • Commissaire Teresa Burgio nommée ; le 25 septembre, le Riesame lève toute mesure contre Letizia. Présumés innocents.

Verdict Magouilles & Compagnie

Magouille ou calomnie ? Il y a des écoutes, des saisies et des démissions en cascade ; il n'y a ni procès ni condamnation, et le principal intéressé a retrouvé sa liberté de mouvement. Verdict provisoire : même la sagra avait son enveloppe, et à Sommatino, la partie d'échecs ne fait que commencer.