Il y a des caisses qu'on aimerait croire sacrées. Celle qui sert à acheter tentes, vivres et secours quand la terre tremble ou que les forêts brûlent en fait partie. En Indonésie, la Commission d'éradication de la corruption (KPK) soupçonne pourtant que le fonds d'urgence de l'agence nationale de gestion des catastrophes (BNPB) a servi, aussi, à d'autres urgences : celles de quelques portefeuilles.

Le 13 octobre 2026, la KPK a mené une opération de flagrant délit (OTT, dans le jargon indonésien) visant la BNPB. Quatorze personnes ont été interpellées, dont le secrétaire principal de l'agence. Après examen, la commission a retenu cinq suspects, placés en détention pour une première période de vingt jours. Les autres, dont le secrétaire principal, sont repartis sans être mis en cause, la KPK indiquant ne pas avoir relevé d'acte illégal de sa part. Les cinq suspects sont présumés innocents.

Cinq suspects, dont un nom de famille encombrant

Selon la KPK, citée par Katadata et RM.id, les cinq personnes détenues sont : Gabriel Purwaka Sigit, sous-directeur de l'aide et de la gestion des urgences à la BNPB et ordonnateur des marchés ; Richard Erlangga, expert auprès du chef de l'agence ; Bima Setyawan (parfois orthographié Setiawan) ; et deux acteurs du secteur privé, identifiés comme Gery P. et Syifa N. G.

C'est le troisième nom qui a fait les gros titres. Bima Setyawan est présenté par la presse indonésienne comme le frère cadet et conseiller du chef de la BNPB, le lieutenant-général Suharyanto, à la tête de l'agence depuis fin 2021. Le président de la KPK, Setyo Budiyanto, est resté prudent : c'est « l'information » dont dispose la commission, mais elle doit encore être confirmée, car « nous ne regardons pas qui ils sont ». Les suspects, a-t-il insisté, sont poursuivis pour ce qu'ils auraient fait, pas pour leur identité.

Point essentiel : Suharyanto n'est pas suspect dans ce dossier. Interrogé sur une éventuelle audition, Setyo Budiyanto a répondu qu'elle dépendrait des « besoins » de l'enquête et de la pertinence d'éventuels témoignages, ajoutant que les enquêteurs « ne forceront pas » les choses si ce n'est pas nécessaire.

😏 Côté cynique
Avoir un frère conseiller, c'est pratique : on sait qu'on peut lui faire confiance. Le jour où la KPK frappe à la porte, c'est aussi la preuve que la confiance n'est pas un dispositif de contrôle interne.

Les fonds « prêts à l'emploi », un coffre très bien garni

Au cœur du dossier : les dana siap pakai, littéralement les fonds « prêts à l'emploi ». Ce sont des crédits destinés aux besoins urgents lors des catastrophes, mobilisables rapidement, donc avec des procédures allégées. Selon RM.id, leur dotation a atteint 5 460 milliards de roupies en 2022, 5 480 milliards en 2023, 5 130 milliards en 2024, puis environ 4 650 milliards pour 2026, la BNPB ayant demandé une rallonge.

La KPK soupçonne des arrangements dans la distribution et l'utilisation de ces fonds, avec la participation d'entreprises privées, et le détournement d'une partie de l'argent à des fins personnelles. Selon son président, les faits présumés pourraient remonter à 2022 ou 2023 : l'enquête remonte trois à quatre ans en arrière. Deux « grappes » d'infractions ont été identifiées : conflits d'intérêts et corruption.

Les saisies, d'abord estimées à 1,4 milliard de roupies, ont été réévaluées : environ 3,3 milliards de roupies (de l'ordre de 175 000 euros), provenant de « plusieurs parties », selon Setyo Budiyanto. Le butin comprend des espèces, des lingots et des certificats d'épargne en or (plusieurs centaines de grammes selon la KPK) et des cryptomonnaies d'une valeur supérieure au milliard de roupies, dont la commission cherche encore le propriétaire avec l'autorité des services financiers (OJK).

😏 Côté cynique
Fonds d'urgence, procédures accélérées, contrôle allégé : tout est conçu pour que l'argent arrive vite. Selon les soupçons de la KPK, il serait effectivement arrivé vite, juste pas toujours chez les sinistrés.

Pendant ce temps, Sumatra et Kalimantan brûlent

Le calendrier est cruel. L'opération intervient alors que des feux de forêts et de tourbières ravagent Kalimantan et Sumatra. Plus de 60 000 militaires, policiers et civils sont mobilisés, près de 50 aéronefs enchaînent largages d'eau et ensemencement des nuages, et la fumée a traversé le détroit de Malacca jusqu'à Singapour et la Malaisie, selon Investortrust. Le pays sort aussi d'inondations et de glissements de terrain à Sumatra et d'un séisme à Flores.

Prudence toutefois : la KPK n'a pas établi de lien entre les marchés visés et les incendies actuels, ni précisé quelles catastrophes ou quels achats étaient concernés. Interrogé sur ce point, son porte-parole Budi Prasetyo a renvoyé aux annonces ultérieures. La BNPB a, de son côté, déclaré « respecter pleinement » la procédure et annoncé un examen interne par son inspection générale.

Le contexte budgétaire ajoute une couche. Toujours selon Investortrust, le plafond initial du budget 2026 de l'agence a été fixé à 490 milliards de roupies, contre 1 430 milliards en 2025. Une agence qui doit compter chaque roupie de fonctionnement, mais dispose d'une enveloppe d'urgence se chiffrant en milliers de milliards : c'est exactement là que les contrôles devraient être les plus serrés.

Ce qu'il faut retenir

  • Le 13 octobre 2026, la KPK a interpellé 14 personnes lors d'une opération visant la BNPB ; cinq sont détenues comme suspects.
  • Parmi elles, Bima Setyawan, présenté comme le frère cadet et conseiller du chef de l'agence.
  • Le chef de la BNPB, Suharyanto, n'est pas suspect.
  • Sont visés les fonds d'urgence « prêts à l'emploi » ; faits présumés depuis 2022.
  • Environ 3,3 milliards de roupies saisis : espèces, or, cryptomonnaies.
  • Aucune condamnation. Présomption d'innocence.

Verdict Magouilles & Compagnie

Magouille ou calomnie ? Il y a un fonds conçu pour aller vite, des marchés soupçonnés d'avoir été arrangés, un frère conseiller et de la crypto dans les scellés. Verdict provisoire : si les soupçons se confirment, l'argent des catastrophes aurait lui-même été une catastrophe, mais seulement pour les contribuables.

Et maintenant ?

La KPK annonce de nouvelles auditions, perquisitions et saisies, ainsi que la précision des activités, lieux et montants concernés. C'est sa vingt-deuxième opération de flagrant délit de l'année 2026. La commission dira aussi si la piste des liens familiaux mérite d'entendre le chef de l'agence, sans que cela fasse de lui un suspect.

Rappel indispensable : Bima Setyawan, Gabriel Purwaka Sigit, Richard Erlangga et les deux acteurs privés sont présumés innocents. Le lieutenant-général Suharyanto, lui, n'est mis en cause par aucune accusation à ce stade. Seul un tribunal anticorruption pourra dire ce qu'il en est.