Le 22 juin 2022, le juge Raymond Zondo remet au président Cyril Ramaphosa la partie finale du rapport de la Commission Zondo, officiellement « Commission d'enquête sur les allégations de State Capture ». Un document de plusieurs milliers de pages qui constitue la cartographie la plus détaillée jamais produite d'un mécanisme de capture systémique d'un État démocratique par un réseau d'intérêts privés.

😏 Côté cynique
Privatiser un État sans organiser de privatisation officielle, c'est un art. La commission Zondo a documenté la méthode.

La « State Capture » : la définition

Le terme « State Capture » désigne un mécanisme de corruption systémique dans lequel des acteurs privés ne se contentent pas de payer des pots-de-vin pour des décisions ponctuelles. Ils orientent durablement :

  • Les nominations à des postes clés (ministères, agences de régulation, entreprises publiques).
  • Les marchés publics via la sélection des cahiers des charges et la captation des appels d'offres.
  • La législation via l'influence sur les processus parlementaires.
  • Les investigations via la neutralisation des organes de contrôle.

Le résultat est une privatisation de fait des fonctions essentielles de l'État, sans privatisation formelle, et au bénéfice d'un cercle restreint d'acteurs privés alignés sur le pouvoir politique.

Les acteurs : la famille Gupta et le clan Zuma

Au cœur du dossier sud-africain : trois frères Atul, Ajay, Rajesh « Tony » Gupta, hommes d'affaires d'origine indienne installés en Afrique du Sud, et le président Jacob Zuma (président de l'ANC à partir de 2007, président de la République à partir de 2009 jusqu'à sa démission forcée en 14 février 2018).

Les Gupta ont noué dans les années 2000-2010 une proximité personnelle et économique avec la famille Zuma. Le fils du président, Duduzane Zuma, est devenu actionnaire ou dirigeant de plusieurs sociétés du groupe Gupta. Cette proximité a, selon les conclusions de Zondo, créé un canal d'influence direct entre la présidence et les intérêts privés du groupe.

Jacob Zuma
Photo : Wikimedia Commons — Jacob Zuma, président de la République sud-africaine de 2009 à 2018. Le rapport Zondo le désigne comme l'acteur central de la « State Capture » documentée par la commission.

Les entreprises d'État capturées

La commission Zondo a documenté en détail la capture de plusieurs grandes entreprises publiques sud-africaines :

  • Eskom (électricité) — nominations contestées, marchés charbon orientés vers les Gupta, pannes massives ultérieures.
  • Transnet (transports et logistique) — marchés ferroviaires de 50 milliards de rands liés à des entreprises proches du groupe.
  • SAA (compagnie aérienne) — nominations et marchés contestés.
  • Denel (industrie de défense) — contrats orientés.
  • SARS (administration fiscale) — neutralisation présumée des contrôles.

Plusieurs cabinets de conseil internationaux ont été mis en cause pour leur rôle dans ces dossiers : McKinsey, KPMG, SAP, Bain & Company. Certains ont depuis présenté des excuses publiques et restitué des honoraires.

Le chronologie clé

  • 2009-2018 : présidence Zuma.
  • 2016 : démission spectaculaire du ministre des Finances Pravin Gordhan, première crise publique du dossier.
  • 14 février 2018 : démission forcée de Zuma sous pression de l'ANC.
  • 25 janvier 2018 : ouverture de la commission Zondo par le président Ramaphosa.
  • 4 janvier 2022 : remise du premier volume du rapport.
  • 6 mai 2022 : remise du deuxième volume.
  • 22 juin 2022 : remise du troisième et dernier volume.
  • 25 juillet 2022 : publication des recommandations finales.
  • 7 avril 2023 : Zuma condamné à 15 mois de prison pour outrage à la commission.
  • 29 juillet 2024 : Zuma quitte la prison et lance le parti MK qui obtient un score significatif aux élections de 2024.

Les conclusions du rapport Zondo

Le rapport Zondo formule des conclusions sévères :

  • Jacob Zuma est désigné comme acteur central du système de capture.
  • Des poursuites pénales sont recommandées contre une centaine d'individus.
  • Des réformes structurelles sont préconisées : indépendance du NPA (Parquet général), protection des lanceurs d'alerte, encadrement des nominations dans les entreprises publiques, renforcement de l'audit interne.
  • L'ANC en tant que parti est mise en cause pour défaillance du contrôle interne.
😏 Côté cynique
Quand un parti au pouvoir se transforme en cabinet de placement pour intérêts privés, il faut beaucoup de pages pour expliquer pourquoi ce n'était pas exactement le rôle prévu par la Constitution.

Le bilan économique : 500 milliards de rands

Plusieurs estimations chiffrent le coût économique de la State Capture entre 250 et 500 milliards de rands sur la décennie 2009-2018, soit environ 17 à 35 milliards d'euros. Ces estimations couvrent les contrats surfacturés, les opportunités manquées (réformes économiques empêchées), les défaillances opérationnelles (notamment chez Eskom dont les pannes coûteuses continuent en 2024-2026), et les coûts d'image internationaux (dégradations de notation, retraits d'investissements).

Ce qu'il faut retenir

Le rapport Zondo reste l'un des documents d'enquête démocratique les plus complets sur un mécanisme de capture d'État. Il a posé les fondations juridiques de procédures pénales qui se poursuivent. Il a aussi marqué une volonté institutionnelle sud-africaine de regarder en face un système qui a affaibli durablement plusieurs entreprises publiques.

Les personnes citées, y compris Jacob Zuma et les frères Gupta, bénéficient de la présomption d'innocence pour les éléments non définitivement jugés. La longévité des procédures judiciaires sud-africaines (héritée de l'apartheid : Constitution très protectrice des droits de la défense) explique en partie pourquoi le traitement pénal du dossier reste, en 2026, largement en cours.

L'Afrique du Sud a fait, avec Zondo, ce que peu de démocraties font : documenter publiquement sa propre capture institutionnelle. La question est désormais de savoir si elle peut, après l'avoir documentée, la réparer.