Le 24 août 2018, Mcebisi Jonas, ancien vice-ministre des Finances d'Afrique du Sud (2014-2017), s'installe devant la Commission d'enquête sur la State Capture présidée par le juge Raymond Zondo. Il témoigne sous serment. Pendant plusieurs heures, il raconte le détail d'une rencontre qui a eu lieu en octobre 2015 à Saxonwold, quartier huppé de Johannesburg, dans une résidence appartenant à la famille Gupta.

😏 Côté cynique
Quand un ministre vous est proposé contre un sac de billets, c'est qu'on est passé d'une république au catalogue immobilier des Gupta. Avec service à domicile.

Le contexte : Nene viré, van Rooyen nommé, ministère retiré

Pour comprendre la portée du témoignage Jonas, il faut situer son moment. Octobre 2015 : le ministre des Finances Nhlanhla Nene est encore en poste, mais son congédiement est en préparation. 9 décembre 2015 : Zuma sacque Nene et le remplace par Des van Rooyen, un backbencher peu connu. Le rand s'effondre. Les marchés financiers paniquent. 13 décembre 2015 : sous pression, Zuma fait machine arrière et remplace van Rooyen par Pravin Gordhan, ancien ministre des Finances respecté.

Le passage éclair de van Rooyen, surnommé « le ministre de 48 heures », marque dans la mémoire sud-africaine un moment de bascule. Quelqu'un, manifestement, voulait placer son homme à Bercy version locale. Le témoignage de Jonas vient désigner ce quelqu'un.

La rencontre à Saxonwold

Selon le récit livré sous serment, Jonas est convoqué par Duduzane Zuma, fils du président, pour une rencontre dans la résidence Gupta à Saxonwold. Il est accompagné de Fana Hlongwane, intermédiaire d'affaires. Sur place, il rencontre Ajay Gupta, l'aîné des trois frères Gupta.

L'offre, telle que rapportée par Jonas, comprend trois éléments :

  • Le poste de ministre des Finances à la place de Nene.
  • Une somme de 600 millions de rands (environ 30 millions d'euros à l'époque).
  • Le paiement immédiat d'un premier million de rands sur un compte de son choix.

En échange, Jonas serait attendu sur des décisions précises : nominations dans certaines entreprises publiques (Eskom, Transnet, SAA), validation de marchés en cours, neutralisation de certaines enquêtes administratives. Bref, un ministre des Finances aligné sur les intérêts du groupe Gupta.

Jacob Zuma
Photo : Wikimedia Commons — Jacob Zuma, président de la République sud-africaine de 2009 à 2018. La rencontre Saxonwold racontée par Mcebisi Jonas devant la commission Zondo aurait eu lieu sous sa présidence et avec, selon Jonas, la présence de son fils Duduzane.

La menace de mort

Élément ajouté par Jonas lors de son témoignage devant Zondo : Ajay Gupta lui aurait dit, en cas de refus, « qu'il pouvait le tuer ». La phrase, livrée sous serment, est reprise en une par la presse sud-africaine et par BBC News. Elle transforme l'affaire en quelque chose de qualitativement différent : on n'est plus dans la corruption ordinaire, on est dans une tentative d'intimidation criminelle visant un ministre en exercice.

Les frères Gupta nient catégoriquement. La famille a quitté l'Afrique du Sud en 2018 pour Dubaï, où une partie d'entre eux est restée à l'abri d'éventuelles poursuites pénales. Ajay et Atul Gupta font l'objet d'avis Interpol pour leur arrestation. Rajesh « Tony » Gupta a fait l'objet d'une procédure d'extradition par les autorités des Émirats arabes unis qui a, à plusieurs reprises, été rejetée pour défauts procéduraux.

Le « gouvernement de l'ombre » : Vytjie Mentor, Themba Maseko

Le témoignage Jonas n'est pas isolé. Plusieurs autres personnalités viennent confirmer, devant Zondo, des schémas similaires :

  • Vytjie Mentor, ancienne députée ANC, raconte avoir reçu une offre de poste de ministre des Entreprises publiques en échange de la résiliation d'une ligne aérienne de SAA vers l'Inde.
  • Themba Maseko, ancien directeur général du GCIS (communication gouvernementale), témoigne de pressions pour orienter les budgets publicitaires des entreprises d'État vers le journal New Age, propriété des Gupta.
  • Jacques Pauw, journaliste auteur de « The President's Keepers », livre des éléments documentés sur le « gouvernement de l'ombre » décrit par les whistleblowers.

L'ensemble dessine, devant Zondo, ce que la commission appellera dans son rapport final « la capture systémique de l'administration publique ».

😏 Côté cynique
Quand on essaye d'acheter trois ministres et qu'on en trouve trois qui parlent, c'est qu'il y avait peut-être un quatrième, un cinquième et un sixième qui, eux, n'ont pas parlé. Les commissions d'enquête, c'est l'art de compter les fonds qu'on retrouve dans les poches qui parlent.

Les conséquences politiques immédiates

Le témoignage de Jonas, conjugué aux autres révélations, accélère la chute politique de l'ANC zumaïste. Cyril Ramaphosa remporte la présidence du parti en décembre 2017 sur une plateforme de rupture avec la State Capture. 14 février 2018 : démission forcée de Zuma. 25 janvier 2018 : Ramaphosa ouvre la commission Zondo.

Quatre ans plus tard, le 22 juin 2022, Zondo remet son rapport final. Jacob Zuma y est désigné comme acteur central. Mcebisi Jonas, lui, est qualifié de témoin crédible — sa version est retenue par la commission, qui considère la preuve apportée comme convaincante au regard du standard appliqué.

Et la justice pénale ?

Sur le plan pénal, le traitement reste en cours en 2026. Plusieurs facteurs expliquent la lenteur :

  • La complexité des dossiers (multiples juridictions, sociétés écrans, intermédiaires).
  • La capacité limitée de la NPA (Parquet général sud-africain), affaiblie pendant l'ère Zuma.
  • La localisation des principaux mis en cause (Gupta à Dubaï, Zuma soutenu par une base populaire forte au KwaZulu-Natal).
  • Les droits de la défense particulièrement étendus dans le droit sud-africain post-apartheid (mémoire des procès politiques).

Le témoignage de Mcebisi Jonas reste, pour l'historiographie politique sud-africaine, un document clé. Il marque le moment où la parole d'un acteur de premier plan a transformé une rumeur en preuve auditionnable.

Ce qu'il faut retenir

L'audition Jonas du 24 août 2018 est l'un des moments fondateurs de la commission Zondo. Elle a contribué à nommer, dans le cadre d'une procédure officielle, ce que la presse documentait depuis 2016 : un système organisé d'influence privée sur les nominations gouvernementales sud-africaines. La présomption d'innocence reste applicable pour les Gupta sur les éléments non définitivement jugés.

L'affaire pose, sept ans après le témoignage, une question simple : combien de ministres ont reçu une offre similaire sans aller la raconter devant Zondo ? La commission n'a pas la réponse. L'histoire politique sud-africaine, peut-être un jour.