Il y a des biographies de patron qui finissent par un parachute doré. Celle de Carlos Ghosn, ancien grand argentier de l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, finit par un parachute tout court : un jet privé Bombardier, une caisse de matériel audio, et un vol Osaka–Beyrouth via Istanbul.

Carlos Ghosn, longtemps icône du capitalisme industriel mondial — sauveur de Nissan, architecte de l'alliance avec Renault, prince de Mitsubishi — a été arrêté à Tokyo le 19 novembre 2018. Selon Reuters, Le Monde et la NHK, les procureurs japonais lui reprochaient principalement deux choses : sous-déclaration de rémunération différée de plusieurs milliards de yens, et abus de confiance pour avoir fait porter à Nissan des frais personnels (résidences, dépenses familiales).

Ghosn a toujours contesté ces accusations. Il dénonce un « coup monté » interne par des cadres de Nissan qui voulaient empêcher la fusion complète avec Renault, jugée défavorable au constructeur japonais. La théorie n'est pas dénuée de fondement : la culture industrielle japonaise n'apprécie modérément l'idée de devenir filiale d'une marque française. Mais la théorie ne dispense pas, hélas, de produire les justificatifs comptables.

😏 Côté cynique
Dans la finance internationale, il y a deux types de cadres : ceux qui s'arrangent pour facturer leur résidence à l'entreprise, et ceux qui s'arrangent pour que personne ne s'en aperçoive. Le génie tient parfois à un détail.
Carlos Ghosn en 2010
Photo : Wikimedia Commons — Carlos Ghosn en 2010, au sommet de son influence à la tête de Renault-Nissan. Huit ans plus tard, il sera arrêté à sa descente d'avion à Tokyo.

L'évasion : un scénario qu'aucun studio n'aurait financé

Sous liberté surveillée à Tokyo après plusieurs mois de détention provisoire, Ghosn organise sa fuite spectaculaire fin décembre 2019. Selon les enquêtes publiées par la BBC et Le Monde, il aurait été caché dans une caisse de matériel audio par d'anciens membres des forces spéciales américaines (père et fils Taylor), embarquée dans un jet privé Bombardier à l'aéroport d'Osaka, vol vers Istanbul puis correspondance vers Beyrouth.

Arrivé au Liban — dont il possède la nationalité, ce qui empêche son extradition — il tient une conférence de presse mondiale début 2020 où il accuse pêle-mêle le système judiciaire japonais, Nissan, et plusieurs gouvernements. La scène est si visuelle que Hollywood a sorti depuis au moins deux séries documentaires (Apple TV+, Netflix) et qu'un film de fiction est en développement.

Les conséquences en cascade

L'évasion a entraîné l'arrestation et la condamnation au Japon des Taylor (extradés par les États-Unis), une crise diplomatique entre Tokyo, Paris et Beyrouth, la fin de l'âge d'or de l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, et une refonte progressive de la gouvernance des deux constructeurs. Côté Renault, le successeur Luca de Meo a passé plusieurs années à reconstruire une relation tendue avec le partenaire japonais.

Au Liban, Ghosn reste libre mais sous interdiction de voyager. Interpol a émis plusieurs notices rouges à sa demande des autorités japonaises et françaises (une enquête est aussi en cours en France pour abus de biens sociaux). En théorie, il ne peut pas mettre les pieds hors du Liban. En pratique, il continue à donner des conférences TV et à publier des livres.

😏 Côté cynique
Carlos Ghosn aura prouvé une chose : quand on possède trois passeports, qu'on connaît tous les sous-traitants de l'industrie de la sécurité privée, et qu'on a accès à un jet privé via une société pas trop curieuse, la « justice mondiale » devient un concept relatif.

Le procès continue formellement au Japon par défaut. Au Liban, le dossier dort. En France, plusieurs procédures restent ouvertes. Ghosn, lui, continue d'écrire l'histoire — au sens propre : il publie régulièrement des livres pour défendre sa version.