La République démocratique du Congo est, en 2017, le premier producteur mondial de cobalt. Le métal stratégique de la transition électrique — batteries de voitures, stockage stationnaire, électronique grand public — est extrait à plus de 60 % sur son territoire, principalement dans la province minière historique du Katanga (devenu Haut-Katanga après le découpage de 2015). Pour gérer ces ressources, l'État dispose d'une entreprise publique pivot : la Gécamines, héritière de l'Union Minière du Haut-Katanga (UMHK) belge.

😏 Côté cynique
Première ressource stratégique mondiale, premier producteur mondial, et des comptes publics qui font régulièrement perdre la trace de quelques centaines de millions. Quelque chose ne tourne pas rond — autre que les pales d'éolienne.

Le rapport conjoint du 21 juillet 2017

Le 21 juillet 2017, trois organisations internationales — Global Witness, RAID (Rights and Accountability in Development) et le Carter Center — publient un rapport conjoint qui chiffre à plus de 750 millions de dollars les paiements liés au secteur minier reçus par les entreprises d'État congolaises entre 2013 et 2015, dont plus de 400 millions attribuables à Gécamines, qui n'auraient pas été reversés au budget de l'État central.

Le rapport, basé sur une analyse des données publiques ITIE (Initiative pour la transparence des industries extractives), des audits internes, des contrats publiés et des témoignages, met en cause :

  • Un écart structurel entre les revenus déclarés par les entreprises minières (Glencore, Eurasian Resources Group, China Molybdenum, etc.) et les sommes effectivement reversées au Trésor public congolais.
  • Des contrats de cession de licences minières à des prix présumés très inférieurs à leur valeur marchande.
  • Des intermédiaires offshore récurrents dans les transactions, notamment des sociétés liées à Dan Gertler, homme d'affaires israélien proche du pouvoir congolais.
Place de Lubumbashi, RDC
Photo : Wikimedia Commons — Lubumbashi, capitale économique de la province minière du Haut-Katanga (RDC). Le rapport conjoint Global Witness / RAID / Carter Center du 21 juillet 2017 a chiffré les royalties manquantes du secteur minier congolais sur 2013-2015.

Le mécanisme : entre la mine et le budget

Le cadre légal congolais prévoit que la Gécamines, en tant que partenaire industriel dans la plupart des joint ventures minières opérationnelles, perçoit des royalties et des dividendes. Ces revenus doivent ensuite être répartis entre :

  • Le budget national via le Trésor public.
  • Les frais opérationnels de Gécamines.
  • Le service de la dette contractée par l'entreprise pour ses propres investissements.
  • Des fonds spécifiques destinés au développement local des zones minières.

Le rapport de 2017 documente comment, dans plusieurs cas, les flux financiers s'arrêtent à un niveau intermédiaire : entreprises offshore liées à des intermédiaires, sociétés écrans aux Îles Vierges britanniques ou aux Bermudes, comptes en banques privées européennes. Le citoyen congolais, dans cette mécanique, ne voit jamais la couleur de l'argent.

Le rôle de Dan Gertler

L'un des noms qui revient le plus dans les enquêtes successives est celui de Dan Gertler, homme d'affaires israélien actif en RDC depuis les années 1990. Proche du président Joseph Kabila (2001-2019), Gertler aurait, selon plusieurs enquêtes internationales, servi d'intermédiaire incontournable dans la négociation de plusieurs grands contrats miniers.

En décembre 2017, le département du Trésor américain place Dan Gertler sur sa liste Magnitsky (sanctions individuelles pour corruption) avec gel des avoirs aux États-Unis. La décision est partiellement révoquée puis rétablie sous différentes administrations, illustrant la complexité politique du dossier.

😏 Côté cynique
Quand un intermédiaire est sanctionné, débanqué, puis dé-sanctionné, puis re-sanctionné selon les alternances politiques américaines, c'est qu'il a su tisser des relations qui dépassent le simple commerce du cobalt.

Glencore, ERG et les multinationales partenaires

Les multinationales partenaires de Gécamines incluent plusieurs noms majeurs du secteur :

  • Glencore (Suisse) — opérateur de Mutanda et Katanga Mining, partenaire historique.
  • China Molybdenum / CMOC — propriétaire de la mine géante Tenke Fungurume après rachat à Freeport-McMoRan en 2016.
  • Eurasian Resources Group (ERG) — Boss Mining, Frontier, Comide.
  • Ivanhoe Mines — Kamoa-Kakula (cuivre principalement).

Plusieurs de ces sociétés ont fait l'objet, depuis 2017, d'enquêtes anti-corruption dans leurs pays d'origine ou aux États-Unis. Glencore a notamment été condamnée en 2022 par le DoJ américain à plus d'un milliard de dollars d'amende pour corruption dans plusieurs pays, dont la RDC, dans une procédure qui couvrait notamment ses opérations au Congo et au Brésil.

L'impact pour la transition électrique

L'enjeu dépasse largement la RDC. La transition électrique mondiale repose sur des chaînes d'approvisionnement qui, pour le cobalt, partent quasi systématiquement du Katanga. Si les revenus extractifs sont systématiquement captés en amont par des intermédiaires et des élites locales, plusieurs problèmes en résultent :

  • Manque à gagner pour l'État congolais : routes, santé, éducation des zones minières restent sous-financés.
  • Conflits locaux : populations qui voient passer la richesse sans en bénéficier.
  • Vulnérabilité de la chaîne : instabilité politique entretenue par la corruption, risques pour les acheteurs internationaux.
  • Légitimité morale : la transition « écologique » européenne ou nord-américaine repose sur une chaîne dont l'opacité est documentée depuis des décennies.

Ce qu'il faut retenir

Le rapport du 21 juillet 2017 n'a pas inventé le problème. Il l'a chiffré et documenté avec une rigueur qui a obligé les acteurs publics et privés à se positionner. Plusieurs réformes ont suivi en RDC, notamment l'adoption du nouveau code minier de 2018 qui a renforcé les obligations de transparence et augmenté la taxation du secteur (notamment du cobalt classé « substance stratégique »).

Pour autant, les causes structurelles du problème — faiblesse institutionnelle, intermédiaires offshore, opacité des chaînes de valeur internationales — restent largement inchangées. Les enquêtes successives (notamment celle du Sentry, équipe d'experts fondée par George Clooney et John Prendergast) continuent de documenter en 2024-2026 des mécanismes très proches de ceux décrits en 2017.

Les personnes et entreprises mises en cause bénéficient pleinement de la présomption d'innocence pour les éléments non définitivement jugés. Au-delà des cas individuels, le dossier Gécamines pose la question fondamentale de la capacité des États producteurs à transformer leur rente extractive en développement. Sept ans après le rapport, la réponse reste désespérément la même : « en cours d'évaluation ».