Dix ans après le séisme judiciaire qui avait secoué la FIFA en 2015, l'organisation mondiale du football aurait pu espérer souffler les bougies de la réforme avec un gâteau propre, quelques bougies éthiques et un joli communiqué sur la transparence retrouvée. Mauvaise nouvelle : une coalition d'ONG, d'experts juridiques, d'universitaires et de représentants de supporters affirme dans une lettre ouverte que la FIFA serait aujourd'hui « arguably more poorly governed » qu'il y a dix ans. En français moins diplomatique : après le grand nettoyage annoncé, la maison sentirait encore fortement le vieux tapis.
Le 27 mai 2025, The Guardian a rapporté le contenu de cette lettre ouverte coordonnée par FairSquare. Le texte marque les dix ans du scandale de corruption de 2015, lorsque plusieurs hauts responsables du football mondial avaient été arrêtés à Zurich dans le cadre d'une vaste enquête américaine et suisse. À l'époque, la FIFA promettait de tourner la page Blatter, de renforcer ses contrôles internes, de moderniser sa gouvernance et d'entrer dans une ère nouvelle. Dix ans plus tard, les signataires estiment que les réformes n'ont pas créé une culture réelle de responsabilité.
Le « modèle de patronage »
La lettre affirme que la FIFA reste prisonnière d'un « modèle de patronage » qui décourage les comportements éthiques et bloque les réformes internes profondes. Le mécanisme est simple : la FIFA distribue de l'argent, des compétitions, du prestige, des droits et des postes à ses associations membres. Ces associations votent ensuite pour les dirigeants. Tout le monde parle démocratie sportive, mais le système ressemble parfois à une copropriété mondiale où le syndic finance les travaux, choisit les entreprises et demande ensuite d'être réélu à l'unanimité.
À la FIFA, le ballon est rond, mais le système de pouvoir semble toujours tourner autour du même centre.
FairSquare et les autres signataires pointent notamment la concentration du pouvoir autour de la présidence, l'absence de contre-pouvoirs réels, le manque de transparence sur certaines décisions et une culture institutionnelle qui ne serait pas profondément différente de celle qui avait précédé le scandale de 2015. Le texte soutient que les réformes adoptées après la chute de Sepp Blatter ont surtout modifié les structures visibles, sans transformer le fonctionnement politique interne.
« One big mess » — le rapport FairSquare 2024
Le rapport publié par FairSquare en 2024 allait déjà dans ce sens. L'organisation y qualifiait la FIFA de « one big mess » et affirmait qu'elle n'était pas apte à gouverner le football mondial dans son état actuel. Le rapport critiquait notamment le programme FIFA Forward, qui distribue des milliards de dollars aux fédérations nationales. FairSquare estimait que ces fonds pouvaient être utilisés pour maintenir l'influence politique du pouvoir central, faute de transparence suffisante, de critères solides et de contrôle indépendant.
La FIFA, évidemment, rejette ces critiques. L'organisation affirme avoir mené des réformes majeures depuis 2016, renforcé ses processus financiers, coopéré avec les autorités et accru ses investissements dans le développement du football. Un porte-parole cité par The Guardian a défendu l'idée d'une FIFA transformée, respectée et plus solide qu'avant. C'est la défense classique des institutions attaquées : les procédures existent, les audits existent, les documents existent. Le problème, répondent les critiques, est que l'existence de procédures ne prouve pas toujours l'existence d'un pouvoir réellement contrôlé.
Mondial 2034 et Coupe du monde des clubs : la nouvelle vitrine
Le dossier du Mondial 2034 attribué à l'Arabie saoudite est l'un des exemples cités par les observateurs critiques. L'attribution s'est faite dans un processus très contesté, avec un calendrier resserré et une absence de concurrence réelle. Pour les détracteurs, cette décision illustre une FIFA qui continue de prendre des décisions majeures avec une transparence limitée, tout en revendiquant une modernité éthique. C'est un peu comme repeindre le hall d'entrée en blanc et laisser les anciennes portes verrouillées au sous-sol.
La Coupe du monde des clubs élargie est également mentionnée. La FIFA a lancé un format beaucoup plus imposant, susceptible de générer de nouveaux revenus, mais fortement contesté pour son impact sur le calendrier, la santé des joueurs et l'équilibre entre compétitions. Les ligues, syndicats de joueurs et certains clubs dénoncent depuis plusieurs années l'empilement des matchs. La FIFA répond développement global, visibilité internationale et croissance.
Tout le monde dit défendre le jeu. Les calendriers, eux, ressemblent de plus en plus à des mines de droits TV.
Une association de droit suisse, une puissance transnationale
Le grand paradoxe est que la FIFA est juridiquement une association de droit suisse, mais économiquement et politiquement elle agit comme une puissance transnationale. Elle attribue les Coupes du monde, influence les calendriers, gère des flux financiers gigantesques, impose des règles à des fédérations nationales, négocie avec des États et pèse sur des sujets de droits humains, de travail, de sécurité et de migration. Pourtant, son contrôle démocratique externe reste limité. C'est probablement l'une des organisations privées les plus puissantes du monde — ce qui devrait normalement provoquer plus de nervosité institutionnelle qu'un simple débat sur le hors-jeu semi-automatique.
Le souvenir de 2015 reste central. Les arrestations au Baur au Lac à Zurich avaient révélé une corruption profonde dans l'écosystème FIFA, avec des responsables accusés de pots-de-vin, fraude, blanchiment et racketeering. Sepp Blatter avait fini par quitter la présidence. Gianni Infantino avait été élu en 2016 sur une promesse de réforme. Dix ans plus tard, la lettre ouverte affirme que le système n'a pas seulement échoué à se réformer : il pourrait être devenu encore moins contrôlable.
Ce qu'il faut retenir
Il faut toutefois distinguer critique institutionnelle et accusation pénale. La lettre ouverte ne dit pas que tous les dirigeants actuels commettent des crimes. Elle affirme que les structures de gouvernance restent trop faibles, trop concentrées, trop opaques et trop dépendantes de réseaux de loyauté. C'est moins spectaculaire qu'une valise de billets, mais peut-être plus important. La mauvaise gouvernance n'est pas toujours une infraction. C'est souvent l'environnement qui permet aux infractions de prospérer.
Le plus ironique reste que la FIFA sait parfaitement produire des documents sur l'éthique, la conformité et les bonnes pratiques. Elle sait organiser des conférences, publier des rapports, nommer des commissions, parler de durabilité et de droits humains. Mais selon ses critiques, le cœur du pouvoir reste largement inchangé : centralisé, politique, difficile à contester. Dans le football mondial, la réforme ressemble parfois à une VAR institutionnelle : on revoit l'action, on ajoute des lignes, puis la décision reste celle du même arbitre.
Dix ans après les arrestations de Zurich, le football mondial continue de poser la même question gênante : qui arbitre l'arbitre le plus puissant du jeu ?
⚖ Votre verdict Live
Selon vous, ce dossier relève-t-il de la magouille — ou de la calomnie ?
📚 Nos sources
- The Guardian — FIFA « more poorly governed today than 10 years ago », open letter claims (27 mai 2025)
- FairSquare — Joint statement on FIFA governance, 10 years after the 2015 scandal
- The Guardian — « One big mess » : FIFA not fit to govern football, says human rights group (oct. 2024)
- Basel Institute on Governance — Final report by the Independent Governance Committee to FIFA
- FIFA — Organisation and governance (réponse officielle)
❓ Questions fréquentes
Que dit exactement la lettre ouverte de 2025 ?
Coordonnée par FairSquare et signée par des ONG, juristes, universitaires et représentants de supporters, elle affirme que la FIFA est aujourd'hui plus mal gouvernée qu'en 2015 et reste prisonnière d'un « modèle de patronage ».
Qu'est-ce que FIFA Forward ?
Un programme par lequel la FIFA distribue des milliards de dollars aux fédérations nationales. FairSquare critique son manque de transparence et le risque d'instrumentalisation politique.
Pourquoi le Mondial 2034 saoudien est-il contesté ?
Pour le processus d'attribution lui-même (calendrier resserré, absence de concurrence réelle) et pour les enjeux liés aux droits humains, au travail des travailleurs migrants et aux conditions des compétitions estivales.
Cet article est-il une vraie information ?
C'est de la satire factuelle. Les faits proviennent de The Guardian, FairSquare et du Basel Institute on Governance. Le ton est satirique. La FIFA conteste les critiques. Présomption d'innocence respectée pour les responsables actuels.
