Euroclear est l'une de ces institutions dont le grand public ne connaît presque jamais le nom — sauf lorsque l'histoire financière décide soudain de transformer un dépositaire belge en coffre-fort géopolitique mondial. Depuis l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, ce groupe basé à Bruxelles détient une partie gigantesque des avoirs souverains russes gelés en Europe. Résultat : la Belgique se retrouve assise sur une montagne de cash russe que tout le monde regarde avec envie, prudence, inquiétude et quelques calculatrices très nerveuses.

Le 15 mai 2026, selon Reuters, un tribunal de Moscou a donné raison à la Banque centrale russe (BCR) dans son action contre Euroclear, validant une demande de dommages de 18,17 trillions de roubles, soit environ 249,43 milliards de dollars. L'Associated Press a également rapporté que le jugement entérine l'argument russe selon lequel Euroclear aurait « illégalement bloqué » les fonds russes en violation du droit international.

😏 Côté cynique
Quand un tribunal moscovite condamne une institution belge à 249 milliards de dollars pour avoir respecté les sanctions européennes, on est dans le registre du jugement décoratif : symboliquement énorme, juridiquement nul.

La situation factuelle : ce qui est gelé, où, et combien

Sur les ~300 milliards de dollars d'avoirs de la Banque centrale russe gelés par les pays du G7+ depuis février 2022, environ 200 milliards se trouvent en Europe — et la majorité chez Euroclear, à Bruxelles. Le reste est réparti entre les États-Unis (~6 Md$), le Japon, le Royaume-Uni, et plusieurs autres juridictions occidentales. Euroclear est de loin le plus gros détenteur physique de ces avoirs, en raison de sa position dominante comme central securities depository (CSD) européen.

Les avoirs ne sont pas saisis — ils sont gelés. La différence est juridiquement importante : le gel bloque l'utilisation des fonds par la BCR sans en transférer la propriété. La saisie, elle, transférerait la propriété — ce qu'aucune juridiction européenne n'a, pour l'instant, formellement décidé.

Les profits, eux, ont trouvé Kyiv

En revanche, les profits générés par ces avoirs gelés (rendements obligataires, intérêts, dividendes), eux, ont été utilisés. Le 21 mai 2024, l'UE avait décidé de prélever ces profits — estimés à 2,5 à 3 milliards d'euros par an pour les seuls avoirs Euroclear — pour les diriger vers le soutien à l'Ukraine. Une partie a servi à abonder un prêt international de 50 milliards de dollars accordé à Kyiv par le G7. Le mécanisme repose sur une fiction juridique élégante : les profits seraient des « revenus extraordinaires » distincts du principal gelé.

Cette construction permet de financer Kyiv sans, formellement, saisir les avoirs russes. Mais Moscou la conteste dans son intégralité — et c'est précisément ce contentieux qui a abouti à la décision du 15 mai 2026.

La décision moscovite : symbole et limites

La décision du tribunal de Moscou est, en droit international, extrêmement contestable. Plusieurs problèmes :

  • Compétence territoriale : Euroclear n'a pas d'activité en Russie et n'est pas soumise à la juridiction des tribunaux russes selon les standards internationaux normaux.
  • Indépendance de la justice russe : très contestée par les juridictions occidentales, ce qui rend la décision inexécutable dans la quasi-totalité des autres juridictions.
  • Réciprocité juridique : aucun traité bilatéral d'exécution des jugements n'existe entre la Russie et la Belgique, et a fortiori avec l'UE.
  • Sanctions européennes : Euroclear n'a fait qu'appliquer les sanctions adoptées au niveau de l'UE — qui s'imposent à elle.

Concrètement : la BCR ne pourra pas saisir d'actifs Euroclear en Europe sur la base de ce jugement. La décision sera, dans les juridictions occidentales, considérée comme contraire à l'ordre public international et non reconnue.

Bureau Euroclear
Photo : Wikimedia Commons — Bureau Euroclear (ici à Cracovie). Le siège principal est à Bruxelles. Euroclear est le plus gros central securities depository européen et détient la majorité des avoirs russes gelés en Europe depuis février 2022.

Les contre-mesures russes en cours

Ce que Moscou peut faire, en revanche, c'est appliquer la décision sur les actifs occidentaux présents sur son territoire. Plusieurs biens immobiliers, filiales bancaires ou investissements industriels appartenant à des entreprises européennes pourraient être saisis en représailles. Plusieurs groupes occidentaux — Raiffeisen Bank International (Autriche), Société Générale (cédée en 2022), UniCredit (Italie), des compagnies industrielles allemandes — ont déjà été confrontés à ce type de mesures.

La BCR estime à environ 50 à 80 milliards de dollars la valeur des actifs occidentaux théoriquement disponibles sur le territoire russe pour compensation. Cela reste largement inférieur aux 200 Md$ gelés en Europe — mais c'est suffisant pour produire un effet dissuasif sur les groupes européens qui hésitent à se désengager complètement.

L'enjeu européen : la saisie formelle

L'UE et plusieurs États membres réfléchissent depuis 2024 à passer du gel à la saisie formelle des avoirs russes — c'est-à-dire à transférer leur propriété à l'Ukraine ou à un fonds international dédié à la reconstruction. Les obstacles juridiques sont massifs :

  • Immunité souveraine : la BCR est une institution étatique, protégée par le droit international.
  • Confiance dans l'euro : une saisie pourrait dissuader d'autres banques centrales (Chine, pays du Golfe) de détenir leurs réserves dans l'eurozone, avec des conséquences à long terme sur le statut international de la monnaie.
  • Cohésion européenne : plusieurs États membres (Allemagne, France, Belgique notamment) ont longtemps freiné une décision irréversible. La Belgique y est particulièrement sensible — Euroclear est une institution belge, et toute saisie l'exposerait à des recours juridiques massifs.

La décision moscovite du 15 mai 2026 renforce paradoxalement les arguments des partisans d'une saisie formelle : si Moscou démontre qu'elle peut utiliser ses propres tribunaux comme outil politique contre Euroclear, alors la coopération juridique avec la Russie est, de fait, rompue — et les arguments juridiques en faveur du statu quo s'affaiblissent.

😏 Côté cynique
Quand un tribunal moscovite condamne Euroclear, il rend, sans le vouloir, le meilleur service à ceux qui veulent saisir les avoirs russes : il transforme la prudence juridique en passivité politique difficile à défendre.

Ce qu'il faut retenir

La décision russe du 15 mai 2026 est juridiquement non exécutoire en Europe. Aucune saisie effective de 249 milliards de dollars n'aura lieu. Les éléments factuels (volume des avoirs gelés, mécanisme des profits, contentieux Euroclear-BCR) sont publics et documentés par Reuters, AP et le Financial Times. Cet article respecte la complexité juridique sans préjuger des positions des parties.

Au-delà du cas individuel, l'épisode illustre une nouvelle phase du contentieux entre la Russie et l'Europe : Moscou utilise ses juridictions internes comme outil de pression sur les acteurs financiers européens. Pour l'UE et la Belgique, la question politique est désormais inévitable : continuer à attendre, ou passer à la saisie formelle. Plus le temps passe, plus la première option coûte cher politiquement.