Faire des affaires en zone de guerre, c'est compliqué. Faire des affaires dans une zone contrôlée par l'État islamique, c'est encore plus compliqué. Ericsson a apparemment trouvé une solution : verser des « paiements de facilitation » dont une partie aurait atterri dans les caisses de Daech entre 2014 et 2019. Le DOJ américain a sanctionné le géant suédois à 206 millions de dollars en 2023.

Selon un rapport interne d'Ericsson leaké à l'ICIJ en 2022 (« Ericsson List »), et confirmé par les enquêtes de DOJ et de Reuters, le géant suédois des télécoms Ericsson aurait versé des paiements opaques en Irak entre 2014 et 2019, à une époque où l'État islamique contrôlait une partie significative du territoire irakien.

Selon les documents internes, ces paiements auraient été présentés comme des « frais de douane », « frais de transport » ou « paiements à des intermédiaires logistiques » — mais une partie aurait permis à des convois d'équipements Ericsson de traverser des zones contrôlées par Daech sans être attaqués ou confisqués. Soit, selon les autorités américaines, une violation directe du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) et potentiellement du droit anti-terrorisme.

😏 Côté cynique
En diplomatie d'entreprise, on parle de « paiements de facilitation ». Quand le bénéficiaire de la facilitation est un groupe terroriste sous sanctions internationales, on parle plutôt de « financement du terrorisme ». La différence tient à 200 millions de dollars de pénalité.
Siège Ericsson à Stockholm
Photo : Wikimedia Commons — Le siège d'Ericsson près de Stockholm. Sept étages, des centaines d'ingénieurs, une fierté nationale suédoise — et un rapport interne sous scellés que personne ne voulait voir publier.

Le règlement avec le DOJ

En mars 2023, le DOJ américain annonce qu'Ericsson plaide coupable d'avoir violé un précédent Deferred Prosecution Agreement (DPA) conclu en 2019 dans une autre affaire FCPA (paiements en Chine, Vietnam, Indonésie, Djibouti, Koweït). Ericsson accepte de payer 206 millions de dollars et de prolonger sa supervision externe. Le PDG suédois Borje Ekholm conserve son poste mais est visé par une motion de défiance lors de l'assemblée générale 2022.

Plusieurs cadres ont été individuellement sanctionnés (suspendus, licenciés). Aucune poursuite pénale n'a été engagée contre des personnes physiques au moment de la résolution avec le DOJ — décision diplomatique critiquée par plusieurs ONG anti-corruption.

Pourquoi c'est important pour l'Europe

L'affaire Ericsson est l'une des premières à mettre en cause sérieusement une grande entreprise européenne pour des paiements en zone de conflit armé contrôlée par un groupe terroriste. Elle a relancé un débat plus large sur les obligations des multinationales en matière de due diligence dans les contextes à haut risque, et a influencé la directive européenne CS3D (Corporate Sustainability Due Diligence Directive) adoptée en 2024.

😏 Côté cynique
En 2023, Ericsson a payé 206 millions de dollars pour avoir financé indirectement Daech. C'est environ deux fois moins que le coût annuel marketing d'un seul de ses smartphones grand public. Tout est relatif.