L'affaire des « tuna bonds » du Mozambique est l'un de ces scandales financiers où le nom semble presque comique jusqu'au moment où l'on regarde la facture. Officiellement, il s'agissait de financer une flotte de pêche au thon et des équipements de sécurité maritime. Dans la réalité judiciaire, le dossier a révélé des prêts cachés, des garanties d'État non déclarées, des commissions opaques, des accusations de corruption, et une crise de dette qui a plongé le Mozambique dans un chaos économique durable. Le thon, dans cette affaire, a surtout servi d'appât.
Le 19 octobre 2021, selon le Department of Justice américain, la Financial Conduct Authority britannique et la FINMA suisse, Credit Suisse a accepté un accord global coordonné avec ces trois autorités. Montant total : environ 475 millions de dollars. Le DOJ a notamment conclu un deferred prosecution agreement à 175 M$ (réduit ensuite après crédits). La FCA a infligé une amende de 147 M£. La FINMA a ouvert ses propres mesures correctives. Crédit Suisse a, de plus, renoncé à 200 M$ de créances sur le Mozambique.
Quand une banque internationale, censée auditer une flotte de pêche, finit par payer 475 millions de dollars d'amende et que personne ne sait précisément où sont passés les bateaux, on peut au moins reconnaître que le sujet était bien « le thon » : insaisissable, masquant son origine, et pour finir disparu sans laisser de traces.
Le mécanisme : trois sociétés publiques mozambicaines
Entre 2013 et 2016, Credit Suisse — avec la participation de la banque russe VTB — a organisé des financements massifs au bénéfice de trois entreprises publiques mozambicaines :
- ProIndicus : officiellement destinée à la surveillance maritime et à la protection des côtes.
- EMATUM (Empresa Moçambicana de Atum) : la flotte de pêche au thon, qui donne son nom familier à l'affaire.
- MAM (Mozambique Asset Management) : entreprise chargée de la maintenance de la flotte.
Ces trois entreprises ont levé au total environ 2 milliards de dollars, en partie via des obligations placées auprès d'investisseurs internationaux, en partie via des prêts syndiqués auxquels Credit Suisse et VTB ont participé directement. Une part substantielle de ces emprunts était garantie par l'État mozambicain — sans que ces garanties soient déclarées publiquement, ni au Parlement mozambicain, ni au FMI.
Les commissions cachées
L'élément central du dossier judiciaire : selon le DOJ, environ 200 millions de dollars de commissions occultes auraient été versés aux intermédiaires de l'opération, dont des responsables publics mozambicains et des banquiers Credit Suisse. Plusieurs anciens cadres de Credit Suisse (notamment Andrew Pearse, Surjan Singh, Detelina Subeva) ont été inculpés individuellement aux États-Unis. Andrew Pearse a plaidé coupable en 2019.
Le schéma est, dans sa structure, classique de la corruption transnationale autour des grands marchés d'État : surfacturation des équipements (notamment des navires fournis par le chantier libanais Privinvest, dont le propriétaire Iskandar Safa est lui-même au cœur de plusieurs enquêtes parallèles), prélèvement systématique sur les marges, partage entre intermédiaires européens et bénéficiaires politiques locaux. L'ampleur du dispositif — 200 M$ de commissions sur 2 Md$ levés — est, en revanche, exceptionnelle.
L'effondrement économique mozambicain
Lorsque les garanties d'État cachées ont été révélées en 2016 (à la suite d'enquêtes parallèles du FMI et de la presse internationale), les conséquences ont été immédiates et durables pour le Mozambique :
- Suspension de l'aide du FMI et de la Banque mondiale.
- Effondrement de la note souveraine, gel de l'accès aux marchés internationaux.
- Crise de change majeure (le metical mozambicain perd plus de 40 % de sa valeur).
- Récession sévère, inflation à deux chiffres, augmentation massive de la pauvreté.
- Restructuration de la dette publique, qui s'étendra sur près d'une décennie.
Le coût humain et économique de l'affaire pour le Mozambique dépasse, selon plusieurs études (FMI, Cour des comptes mozambicaine), largement les amendes versées par Credit Suisse. Plusieurs millions de Mozambicains ont vu leur niveau de vie chuter durablement à cause d'un dispositif financier dont ils n'avaient jamais entendu parler et auquel ils n'ont jamais participé.
Les sanctions individuelles, et celles qui ont suivi
Au-delà de l'accord 2021, plusieurs procédures individuelles ont été poursuivies dans les années suivantes. Surjan Singh, ancien cadre de Credit Suisse impliqué dans l'organisation des financements mozambicains, a été condamné en 2024 par la justice américaine. Une ancienne haute responsable de la banque a été sanctionnée en 2025 par la FINMA, dans un volet réexaminé après la publication de nouveaux éléments.
Au Mozambique, le procès de Manuel Chang (ancien ministre des Finances qui avait signé les garanties d'État cachées) a, lui aussi, traversé plusieurs étapes. Extradé des États-Unis vers le Mozambique en juillet 2023, il a été condamné en 2024 à plusieurs années de prison. C'est l'un des rares cas où un responsable politique africain directement impliqué dans un grand schéma financier international a été jugé et condamné dans son propre pays.
L'absorption par UBS
Le dossier tuna bonds appartient à la longue série d'affaires qui ont fragilisé Credit Suisse durant la décennie 2015-2025 : Archegos, Greensill, dossier d'espionnage interne, suivi par plusieurs autres. En juin 2023, dans un contexte de crise bancaire internationale et de fuite massive de dépôts, Credit Suisse a été absorbée en urgence par UBS, sous l'égide des autorités suisses. Les provisions liées au dossier mozambicain (et à d'autres contentieux) ont été partiellement reprises par le repreneur.
Quand une banque survit à des décennies de dossiers comme celui des tuna bonds avant de s'effondrer pour d'autres raisons, on peut au moins reconnaître à son équipe de communication une remarquable endurance institutionnelle.
Ce qu'il faut retenir
Credit Suisse a accepté un règlement global le 19 octobre 2021. Plusieurs anciens cadres ont été condamnés individuellement. Manuel Chang a été condamné au Mozambique. Iskandar Safa et plusieurs autres personnes citées dans le dossier bénéficient pleinement de la présomption d'innocence dans les procédures non encore définitivement jugées. Les éléments factuels (montant des financements, périmètre des autorités intervenantes, ampleur de la crise économique mozambicaine) sont publics et documentés.
Au-delà du cas Credit Suisse, le dossier illustre une vulnérabilité structurelle de la finance internationale envers les États en développement : les asymétries entre la sophistication des banques d'investissement et la capacité de contrôle des administrations nationales africaines créent, par construction, des opportunités d'arbitrage qui produisent des dossiers de cette nature à intervalles réguliers. Le coût final est rarement supporté par les auteurs — il l'est par les populations.
⚖ Votre verdict Live
Selon vous, ce dossier relève-t-il de la magouille — ou de la calomnie ?
📚 Nos sources
- US Department of Justice — Credit Suisse Mozambique deferred prosecution agreement (19 octobre 2021)
- UK Financial Conduct Authority — Credit Suisse fine (octobre 2021)
- FINMA — Mesures correctives suisses
- Reuters — Mozambique « tuna bonds » settlement explained
❓ Questions fréquentes
Qu'est-ce que les « tuna bonds » ?
Le surnom donné aux obligations et prêts levés entre 2013 et 2016 par trois entreprises publiques mozambicaines (ProIndicus, EMATUM, MAM) pour un montant total d'environ 2 milliards de dollars. Officiellement destinés à financer une flotte de pêche au thon (EMATUM signifie Empresa Moçambicana de Atum), ils étaient en réalité grevés de commissions cachées et garantis par l'État sans déclaration publique.
Que reproche-t-on à Credit Suisse ?
D'avoir organisé les financements en sachant ou en aurait dû savoir qu'environ 200 millions de dollars de commissions occultes étaient versés à des intermédiaires et à des responsables publics mozambicains. Plusieurs anciens cadres de la banque ont été inculpés individuellement et certains condamnés.
Quelle a été l'amende totale ?
Environ 475 millions de dollars dans le cadre de l'accord global du 19 octobre 2021. Credit Suisse a en outre renoncé à 200 M$ de créances sur le Mozambique. Des sanctions complémentaires ont suivi dans les années ultérieures sur d'autres volets et contre des individus.
Cet article est-il une vraie information ?
C'est de la satire factuelle. Les faits proviennent du DOJ, de la FCA, de la FINMA et de Reuters. Le ton est satirique. Présomption d'innocence respectée.
