Il y a des pays où la lutte contre la corruption est un combat ; au Cameroun, elle ressemble parfois à une discipline d'endurance dont le principal résultat est de durer. Vingt ans après le lancement en fanfare de l'opération « Épervier », censée fondre sur les prédateurs de la fortune publique, le rapace semble surtout avoir appris à planer en cercles, très haut, très loin des plus gros nids.
Le diagnostic n'est pas une humeur d'éditorialiste : il est chiffré. Dans l'indice de perception de la corruption de Transparency International publié le 10 février 2026, le Cameroun obtient un score de 26 sur 100 et se classe autour de la 142e place — en recul de deux rangs sur un an. La CONAC, l'organe anticorruption du pays lui-même, ne dit pas autre chose dans ses rapports : le phénomène est persistant, profond, et remarquablement résistant aux discours.
Des centaines de milliards qui s'évaporent, chaque année
Les ordres de grandeur donnent le tournis. Le pays perdrait, chaque année, près de 400 milliards de FCFA du fait de la corruption et des détournements. Pour la seule année 2023, le montant des détournements établis a bondi à 114 milliards de FCFA, contre 4,6 milliards en 2022 — une « performance » qui, dans n'importe quelle entreprise, vaudrait une prime au département concerné. Et les dossiers individuels confirment l'échelle : l'ancien chef de la cellule informatique du ministère des Finances est poursuivi pour un détournement présumé de 5,5 milliards de FCFA, en coaction et complicité. Même l'informatique du Trésor, manifestement, savait compter — surtout pour elle-même.
« Épervier » devait être un rapace ; il s'est souvent comporté en pigeon voyageur, ramenant quelques lampistes pendant que les gros gibiers gardaient leurs plumes. Vingt ans de communiqués, de procès spectaculaires et de cellules pour anciens dignitaires, et le pays recule quand même dans les classements. Il faut un certain savoir-faire pour transformer une opération anticorruption en preuve que la corruption se porte bien.
Un système, plus qu'une série de dérapages
C'est là le vrai sujet. Quand les montants se chiffrent en centaines de milliards et se répètent année après année, on ne parle plus d'incidents isolés mais d'un mode de fonctionnement. La corruption cesse d'être une anomalie pour devenir une institution informelle : discrète, durable, et parfaitement intégrée aux circuits officiels. Les services publics, eux, encaissent la facture — routes, hôpitaux, écoles qui attendent des budgets partis ailleurs.
L'opération « Épervier » a bien envoyé d'anciens ministres et dirigeants derrière les barreaux, et il serait injuste de dire qu'elle n'a rien produit. Mais au regard de l'ampleur du phénomène, beaucoup d'observateurs parlent d'un bilan en trompe-l'œil : assez de condamnations pour faire des gros titres, pas assez pour changer le système. Les données globales et les classements n'établissent évidemment pas la culpabilité de telle ou telle personne ; les cas individuels en cours relèvent des tribunaux et de la présomption d'innocence.
Le plus cynique dans tout cela ? Que la corruption camerounaise soit si bien documentée — par Transparency, par la CONAC, par la presse — et si peu entamée. On ne lui reproche pas de se cacher : elle est transparente. On lui reproche de prospérer en pleine lumière, comme une administration parmi les autres, avec ses usages, ses ayants droit et son budget annuel implicite.
Ce qu'il faut retenir
- Transparency International 2026 : score 26/100, ~142e rang (deux places de moins qu'en 2025).
- ~400 milliards FCFA perdus par an (corruption + détournements) ; 114 milliards de détournements établis pour la seule année 2023.
- Cas emblématique : ex-chef de la cellule informatique du ministère des Finances poursuivi pour 5,5 milliards FCFA.
- Opération « Épervier » : vingt ans, bilan jugé en demi-teinte au regard de l'ampleur du phénomène.
- Données globales : ne valent pas culpabilité individuelle — présomption d'innocence pour les cas en cours.
Verdict Magouilles & Compagnie
Magouille ou calomnie ? Les chiffres émanent d'institutions reconnues et le constat d'une corruption systémique est largement partagé, y compris au sein de l'État camerounais. Verdict provisoire : phénomène massif, ancien et documenté ; lutte officielle au rendement modeste ; responsabilités individuelles à établir au cas par cas. Quand le détournement devient une habitude budgétaire reconductible d'année en année, ce n'est plus un scandale : c'est une ligne du budget que personne n'ose nommer.
⚖ Votre verdict Live
Selon vous, ce dossier relève-t-il de la magouille — ou de la calomnie ?
📚 Nos sources
- VOA Afrique — « Au Cameroun, la corruption persiste selon un récent rapport de la CONAC »
- Le360 Afrique — « 20 ans de lutte contre la corruption : pourquoi l'Épervier s'est contenté de miettes »
- Jeune Afrique — détournements de fonds publics au Cameroun
❓ Questions fréquentes
Que dit Transparency International sur le Cameroun ?
Dans son indice 2026 (publié le 10 février 2026), le Cameroun obtient 26/100 et se classe autour de la 142e place, en recul de deux rangs.
Combien la corruption coûte-t-elle au pays ?
Le Cameroun perdrait près de 400 milliards de FCFA par an ; pour 2023, les montants établis ont atteint 114 milliards de FCFA.
Qu'est-ce que l'opération « Épervier » ?
Une opération anticorruption lancée il y a une vingtaine d'années pour poursuivre les détourneurs de fonds publics, au bilan jugé modeste au regard de l'ampleur du phénomène.
Cet article est-il une vraie information ?
C'est de la satire factuelle, fondée sur Transparency International, la CONAC et la presse. Les cas individuels bénéficient de la présomption d'innocence.
