Bureau du Premier ministre à Tirana — image via Wikimedia Commons.

En Albanie, la lutte contre la corruption est officiellement une priorité nationale. Elle est même l’un des passages obligés pour espérer rejoindre un jour l’Union européenne. Le pays promet des réformes, Bruxelles exige des garanties, les institutions affichent des slogans sur l’État de droit, et pendant ce temps, la justice albanaise frappe au cœur même du gouvernement. Autrement dit : le dossier de candidature européenne avance, mais avec quelques contrôles techniques assez bruyants sous le capot.

Le 19 février 2026, Reuters a publié une enquête détaillée sur le scandale qui secoue le gouvernement d’Edi Rama. Le dossier vise Belinda Balluku, vice-Première ministre et ministre des Infrastructures, inculpée en décembre 2025 par le SPAK, le parquet spécial albanais chargé de la lutte contre la corruption et le crime organisé. Elle est soupçonnée d’être intervenue dans l’attribution de deux grands contrats de construction en 2021, pour un montant total supérieur à 200 millions d’euros.

Les deux marchés concernés portent, selon Reuters, sur la construction d’un tunnel routier et sur une section du périphérique de Tirana. L’accusation estime que les appels d’offres auraient été orientés afin de favoriser certaines entreprises. Balluku nie toute faute. Elle était considérée comme une figure montante du pouvoir socialiste et, selon Reuters, comme une possible héritière politique d’Edi Rama. En politique, il y a les dauphins. Et parfois les dauphins découvrent que l’eau de la piscine contient un parquet anticorruption.

Le dossier a provoqué une crise politique majeure. Reuters a décrit des manifestations violentes à Tirana, avec des cocktails Molotov lancés vers le bâtiment du gouvernement, tandis que la police répondait avec gaz lacrymogène et canons à eau. L’opposition a demandé la démission du gouvernement, accusant Edi Rama de protéger un système corrompu. Le chef du Parti démocrate, Sali Berisha, a durci le ton, promettant que les responsables seraient retrouvés et punis.

Le SPAK a demandé la levée de l’immunité de Belinda Balluku afin de permettre son arrestation. Une juridiction anticorruption l’a déjà suspendue de ses fonctions. Le Parlement, dominé par le Parti socialiste de Rama, est devenu un point de tension central : allait-il protéger une alliée majeure du Premier ministre ou laisser la justice avancer ? Dans les démocraties fragiles, l’immunité parlementaire peut être un bouclier contre l’arbitraire. Elle peut aussi, selon les circonstances, ressembler à un parapluie déployé juste au-dessus de la fosse septique.

L'Assemblée nationale à Tirana — épicentre politique d'une crise alimentée par les soupçons d'appels d&#x
Photo : Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0 — L'Assemblée nationale à Tirana — épicentre politique d'une crise alimentée par les soupçons d'appels d'offres orientés.

Le scandale est d’autant plus embarrassant que l’Albanie a fait de son rapprochement avec l’Union européenne un objectif stratégique. Le pays a ouvert ses négociations d’adhésion en 2022 et vise officiellement une entrée dans l’Union autour de 2030. Bruxelles insiste régulièrement sur la nécessité de renforcer l’État de droit, l’indépendance judiciaire et la lutte anticorruption. Le cas Balluku tombe donc au pire moment : exactement quand le pays doit prouver qu’il peut appliquer les règles européennes, pas seulement les traduire en albanais dans des PowerPoint.

Reuters rapporte également que Rama a critiqué le SPAK, accusant l’institution d’aller trop loin. Il a même proposé des changements législatifs destinés à empêcher la justice de suspendre des ministres en fonction. Cette initiative a immédiatement suscité des inquiétudes, notamment parce qu’elle pouvait être perçue comme une tentative de protéger les responsables politiques sous enquête. Version cynique : pour lutter contre la corruption, certains gouvernements commencent parfois par expliquer que les procureurs enquêtent trop fort.

L’affaire prend une dimension presque symbolique. L’Albanie a justement été félicitée ces dernières années pour certaines réformes anticorruption, notamment la mise en place du SPAK et le nettoyage partiel du système judiciaire. Le pays a même nommé en 2025 une “ministre” virtuelle générée par intelligence artificielle, Diella, censée rendre les marchés publics plus transparents et “100 % sans corruption”, selon Edi Rama. Il fallait oser. Dans un pays où une vice-Première ministre est inculpée pour des appels d’offres présumés orientés, promettre une IA purificatrice des marchés publics ressemble moins à une réforme qu’à une bande-annonce de satire politique.

Le problème de fond n’est pas seulement albanais. Les marchés publics d’infrastructures sont, partout en Europe, l’un des terrains les plus vulnérables à la corruption. Gros montants, cahiers des charges techniques, délais politiques, entreprises spécialisées, sous-traitance, contrôle difficile : le cocktail est parfait. Quand il s’agit de routes, tunnels et grands travaux, les contrats peuvent transformer les administrations en machines à arbitrer des intérêts économiques énormes. Et quand la transparence est insuffisante, les nids-de-poule ne sont pas toujours sur la chaussée.

Le 26 février 2026, Reuters a rapporté qu’Edi Rama avait finalement limogé Belinda Balluku dans le cadre d’un remaniement gouvernemental, alors même qu’elle niait toujours les accusations. La décision marque une tentative de contenir la crise, mais ne règle pas le problème politique. Car une fois qu’une affaire touche le cœur du pouvoir, il devient difficile de la réduire à une personne isolée. Les opposants y voient un système. Le gouvernement y voit une procédure. Les citoyens, eux, voient surtout un nouveau chapitre dans le long roman de la corruption balkanique.

La suite dépendra du travail du SPAK, des décisions parlementaires et de la capacité du gouvernement albanais à laisser la justice avancer sans bricoler les règles en cours de route. L’affaire Balluku est un test majeur : pour l’indépendance du parquet anticorruption, pour la crédibilité européenne de l’Albanie, et pour la promesse d’Edi Rama de moderniser l’État. À ce stade, une chose est claire : le chemin vers l’Union européenne passe par la lutte anticorruption. Et en Albanie, ce chemin ressemble parfois à un tunnel routier dont l’appel d’offres mérite lui-même une enquête.